PROFESSEUR ABDOULAYE SAKHO: “LE JOUEUR DE FOOT EST DEVENU UN VRAI PRODUIT DE VENTE ET UN SUPPORT MARKETING “

Agrégé en Droit, le Professeur Abdoulaye Sakho est spécialiste du Droit du sport et du Droit économique. Vice-président du Jaraaf, club de football le plus titré du Sénégal, et premier  Président de la Chambre nationale de résolution des litiges de la Fédération sénégalaise de football, le Professeur Sakho nous permet, à travers l’entretien accordé à Intelligences Magazine, de voyager au cœur de l’économie du football.
 
  • Professeur, aujourd’hui, l’actualité autour du foot ne bruit que du mercato des joueurs. Pouvez-vous nous expliquer ce qui caractérise cette période marquante de l’actualité autour du foot ?
Le « mercato » est la période pendant laquelle les sportifs peuvent bénéficier d’une certaine mobilité qui leur permet de changer d’employeur. Elle est une des conséquences les plus visibles de la pénétration de l’échange marchand dans le milieu sportif qui, par tradition était plutôt associatif, domaine par excellence de l’échange non marchand.
Aujourd’hui, les joueurs, pourtant des êtres humains, peuvent faire l’objet  d’un échange marchand à cause du « sport business » et de la professionnalisation croissante de cette activité qui est aujourd’hui l’un des secteurs économiques les plus rentables au monde. Le football est devenu ainsi la cible privilégiée des fonds d’investissements et autres professionnels de ce domaine. En France par exemple, les principaux clubs de ligue 1 passent progressivement sous pavillon étranger. C’est le cas du PSG (Qatar en 2011), de Monaco (Russie en 2011), de Nice (Chine et USA en 2016), de Lyon (Chine avec investissement minoritaire 20%), de Lille (Luxembourg en 2017) et enfin de Bordeaux (USA en 2018).
Le mercato c’est donc une période de vente et d’échange de joueurs. C’est un marché organisé par la Fifa qui décide des dates d’ouverture et de fermeture de ce marché si particulier au regard du produit qui s’y échange.
  • Pendant cette période, ce sont des clubs et des joueurs qui sont en première ligne. Mais qu’est-ce qui peut pousser un club à investir beaucoup d’argent sur un joueur ?
Les raisons sont d’abord sportives: avoir un club avec des talents et donc de bons résultats sportifs. Je crois que c’est la première raison. N’oublions pas que nous sommes en sport et, ici, la mesure de l’efficacité c’est d’abord et avant tout le résultat sportif. Donc avoir les meilleurs en vue de gagner est l’objectif de tous les clubs.
Ceci dit, force est de constater que, derrière le sportif, il y a le business. Tous les clubs cherchent aujourd’hui de bons résultats sportifs couplés avec d’excellents résultats économiques. Il y a aujourd’hui des clubs qui ont un résultat économique excellent et qui ne gagnent presque jamais de trophées, se contentant de figurer dans le top 5. Je pense à un club comme Arsenal qui est un modèle de gestion économique réussi mais qui n’a pas gagné un  trophée majeur ces dernières années.
  • Professeur, est-il possible de concilier les critères sportifs et économiques dans ce genre d’opérations de transfert ?
Le joueur de foot d’aujourd’hui est devenu un vrai produit de vente et un support marketing. Ainsi, les opérations de vente et revente de joueurs se font avec beaucoup de spéculations et quelques fois sans aucune logique sportive.
Il arrive fréquemment que les clubs les plus riches achètent les meilleurs joueurs et les « stockent » pour annihiler la concurrence. Mais, il peut arriver aussi que l’achat se fasse uniquement dans l’espoir de tirer de substantiels bénéfices lors de la revente de ces joueurs stockés, souvent très jeunes et très talentueux. Toutes ces hypothèses existent.
Si vous voulez un exemple d’achat de joueurs purement spéculatif, je peux vous citer le cas du transfert de notre compatriote Djilobodji du FC Nantes vers Chelsea FC en Angleterre. Selon votre confrère « 24H » que vous me permettrez de citer : « Le défenseur central sénégalais Papy Djilobodji évoluait à Nantes lorsque Chelsea s’est intéressé à lui. Quand Chelsea pose 3,5 millions d’euros sur la table pour recruter le joueur, les observateurs sont surpris. À raison, puisque Djilobodji n’apparaîtra que deux fois dans l’effectif des Blues pour trois minutes de jeu en tout et pour tout. Chelsea le prête au bout de six mois au Werder Brême, avant de le vendre pour 9,5 millions d’euros à Southampton. Chelsea a donc acheté un joueur, visiblement sans aucune intention de l’intégrer à son effectif, mais uniquement pour réaliser une plus-value de six millions d’euros. C’est du football? Non, on appelle ça du business ».
J’espère que le transfert de Moussa Wagué vers le Barça ne répond pas à cette même logique financière et que ce garçon, un de nos meilleurs talents de surcroît mondialiste aura la possibilité de progresser pour le grand bonheur de l’équipe nationale de foot du Sénégal !
  • Ces clubs s’arrachent ces pépites à prix d’or. D’où est-ce qu’ils tirent leurs ressources
Pour répondre à votre question, je peux partir du constat qu’on est actuellement en plein dans l’ère de la « financiarisation » de l’économie du sport. Aujourd’hui, le joueur de football est perçu comme un investissement, un capital qui doit fructifier et qui doit apporter un retour sur investissement. Et comme sur les marchés financiers, je crois qu’on peut dire que le mercato sportif est devenu le terrain de jeu des investisseurs professionnels, notamment les fonds de pension et fonds souverains qui n’hésitent pas à mettre des sommes faramineuses sur des stars tels que Beckham, Ibrahimovic pour prendre l’exemple des débuts du fonds qatari à Paris… Aujourd’hui, il semble qu’on mise beaucoup sur l’extra sportif, sur la notoriété des joueurs hors du terrain. Je me demande si le transfert de Christiano Ronaldo vers la Juventus ne relève pas de cette logique
  • Est-ce la raison qui explique que des joueurs comme Neymar, Coutinho, Mbappé… coûtent si chers ?
Je crois que oui. Ce sont les fonds d’investissement qui sont à l’origine de la flambée des prix des joueurs et notamment des stars. Un de vos confrères français, le Figaro, a noté, dans un dossier publié en 2017, que la présence de ces investisseurs a largement modifié les comportements d’achats sur le marché, que les prix des joueurs ont naturellement augmenté et qu’en conséquence, les petites équipes, compte tenu de l’information dont elles disposent, savent désormais que certains clubs très fortunés sont prêts à toutes les folies. Voilà donc pourquoi on entend des sommes faramineuses à l’occasion des transferts de footballeurs.
  • Mais à force de faire monter les enchères, peut-on s’attendre à ce qu’une crise comme celle des subprimes traverse la planète foot ?
Bien sûr et c’est le cas de le dire. Vous avez tout à fait raison de soulever ce risque d’éclatement de la bulle financière de l’économie du sport fondée sur la surévaluation des joueurs. C’est donc un mensonge du marché. Or, on le sait maintenant, la crise des subprimes était la conséquence d’un gros mensonge sur la valeur exagérée des titres mis en circulation au regard des biens immobiliers sur lesquels ils étaient adossés. De la même manière, et les plus anciens s’en souviennent certainement, la crise issue d’Enron, un vendeur d’électricité, était aussi causée par la surévaluation d’actifs totalement « pourris » mis en circulation. Cela pourrait arriver sur le  marché économique du football. En effet, il n’est pas du tout sûr que la hausse du prix des joueurs va pouvoir se poursuivre sans fin.
Ceci dit, il y a lieu de croire à la capacité du système à absorber les éventuels déséquilibres. C’est peut-être l’espoir ! La crise des subprimes a montré les failles du système financier mondial dans lequel il n’y avait pas un régulateur. Le régulateur financier n’existe d’ailleurs toujours pas au niveau mondial. Or, pour le football, il y a de fortes chances que la Fifa, qui agit comme un véritable organe de gouvernance du foot mondial, puisse anticiper les éventuelles dérives de marché. En tout état de cause, je crois qu’on peut faire confiance au système qui est capable de produire des normes de rééquilibrage des dégâts causés par la financiarisation. L’existence de la règle dite du fair play financier en est une preuve palpable !
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