Avec l’élection de Joe Biden, une nouvelle donne pour les Européens

Berlin et Paris n’ont jamais eu la même vision de la relation atlantique. L’élection de Joe Biden relance le débat sur l’autonomie stratégique des Européens.

Trump a beau continuer à hurler sa victoire, le monde se prépare déjà à la présidence Biden. Pour les Européens, le retour d’un allié américain aimable et plutôt fiable est a priori une bonne nouvelle. Les enjeux globaux (climat, pandémie, sécurité, démocratie) exigent un dialogue constructif des deux côtés de l’Atlantique. Les promesses du candidat Biden, de ce point de vue, rassurent. Même si nul n’ignore que le repli américain, entamé sous Obama, est probablement structurel, avec ou sans Trump. Et tout le monde sait que les exigences de Washington sur le financement de l’Otan ne vont pas changer, même si le ton sera plus poli et le dialogue plus cordial avec « l’Irlandais » Biden.

Un clash Macron-AKK

Pour Emmanuel Macron, le retour d’une certaine Amérique ne change pas l’urgence pour les Européens de se doter d’une « autonomie stratégique ». Persuadé que l’Europe est désormais plus qu’un simple marché et déjà une entité politique, il l’a redit lundi 16 novembre, dans un entretien fleuve au Grand Continent . « Les États-Unis ne nous respecteront en tant qu’alliés que si nous sommes sérieux avec nous-mêmes, et si nous sommes souverains avec notre propre défense. » Pour Emmanuel Macron, « ce qui est notre politique de voisinage avec l’Afrique, avec le Proche et Moyen-Orient, avec la Russie, n’est pas une politique de voisinage pour les États-Unis d’Amérique. Il n’est donc pas tenable que notre politique internationale en soit dépendante ou à la remorque de celle-ci. »

À Berlin, le ton est différent. Après les ruades de Trump contre l’Allemagne, l’envie de renouer avec Washington est manifeste. La ministre de la Défense, Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK), estimait récemment que « les États-Unis d’Amérique ont été et restent le principal allié en matière de politique de sécurité et de défense. Et ils le resteront dans un avenir proche. Sans les capacités nucléaires et conventionnelles de l’Amérique, l’Allemagne et l’Europe ne peuvent pas se protéger. C’est un constat. » Inutile de s’adonner donc à des envolées lyriques sur la défense européenne. Dans une tribune publiée par Politico , la ministre allemande de la Défense ajoutait que « l’idée d’une autonomie stratégique de l’Europe est excessive si elle alimente l’illusion que nous pourrions assurer sécurité, stabilité et prospérité en Europe sans l’OTAN et sans les États-Unis ». Ce à quoi Macron a vertement répondu lundi : « Je pense que c’est un contresens de l’histoire. Heureusement, la chancelière n’est pas sur cette ligne si j’ai bien compris les choses. »

Rappelons que le courant n’est jamais passé entre le président français et la ministre de la Défense, un temps pressentie pour succéder à Angela Merkel, depuis qu’AKK avait répondu de manière très inamicale et agressive au discours de la Sorbonne du président français en évoquant la possibilité de partager le siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’Onu et en soutenant le transfert du Parlement européen de Strasbourg à Bruxelles.

Craintes allemandes

Anicroche avec AKK mise à part, le débat pourrait paraître de pure forme. L’armée européenne n’est pas pour demain et les États-Unis et l’Otan demeurent indispensables pour la sécurité du vieux continent. « On se place davantage à court terme, explique une journaliste allemande, Macron parle à plus long terme. » Les deux ministres des Affaires étrangères viennent d’ailleurs de signer une tribune commune pour dire que « l’élection de Joe Biden ouvre la voie à un renforcement de l’unité transatlantique face aux autocrates et aux pays qui cherchent à asseoir leur puissance au mépris de l’ordre international ou des équilibres régionaux ».

Sur les questions de défense, un virage progressif a été pris à Berlin depuis quelques années vers un plus grand engagement. Le tabou militaire reste solide, mais le pacifisme à l’abri du parapluie américain n’est plus une option viable, avec les évolutions récentes de la politique étrangères américaine, depuis les deux mandats d’Obama.

Pour François Heisbourg, de la Fondation pour la recherche stratégique, « c’est difficile intellectuellement pour les Allemands de sortir du logiciel otanien. Ils sont en réalité terrifiés à l’idée de penser leur sécurité en dehors du cadre de l’Otan. Les Français, pour le meilleur et pour le pire, y sont habitués. »

La question Erdogan

Au-delà des débats de doctrine et des projets à long terme d’autonomie, c’est la réalité de notre voisinage européen qui est, au fond, le véritable enjeu de ces distinguos entre Paris et Berlin. « C’est très intéressant, explique François Heisbourg, de constater que lorsque la Turquie a commencé sérieusement à poser problème à la Grèce et à Chypre, en Méditerranée orientale, la première réaction allemande a été de dire qu’il fallait faire une médiation entre Athènes et Ankara. Et Macron, assez habilement et discrètement, a fait passer le message. La Grèce, c’est l’Europe. Chypre, c’est l’Europe. Un peu comme si notre entité européenne était dotée d’un article 5 caché » (comme celui qui garantit la solidarité entre les membres de l’Otan si l’un d’eux est attaqué, N.D.L.R.).

Qu’on le veuille ou non, une forme d’intérêt national européen a pris pied, avec le renforcement de la cohésion économique entre pays membres de l’UE. « Le cas de l’Irlande dans la négociation du Brexit est emblématique, ajoute François Heisbourg, personne ne pensait que cela pourrait être un sujet d’une telle importance au début, et c’est devenu une ligne rouge pour tous les pays membres de l’UE. »

Pour l’Allemagne, la relation avec la Turquie d’Erdogan est un sujet hautement sensible, compte tenu de l’histoire de ces deux pays, des intérêts économiques, de la présence importante de ressortissants turcs au sein de la société allemande. « Les Allemands craignent notre audace, mais quand Erdogan menace la Grèce, Chypre ou les produits français, c’est désormais une affaire européenne. » Voilà la nouveauté. Avec ou sans Washington, c’est notre propre voisinage qui place chaque jour davantage les Européens devant leur responsabilité.

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