Caricature, liberté d’expression et religion : Quand Souleymane Bachir Diagne posait le débat en 2015

Le débat fait rage dans le monde entier autour de la décision du président français Emmanuel Macron de ne pas renoncer aux caricatures y compris celles du prophète de l’Islam, Mohammed. Ce, malgré l’évènement tragique de Conflans-Saint-Honorine en région parisienne où un enseignant a été décapité en pleine rue. En réponse à la réaction de Macron, plusieurs manifestations ont eu lieu dans le monde musulman dont des appels au boycott des produits français.
Une histoire qui remet sur la table le débat sur la caricature, la liberté d’expression et la religion. Le penseur sénégalais auteur du livre « Comment Philosopher en islam », le Pr Souleymane Bachir Diagne avait longuement disserté sur la question au lendemain de l’attaque de Charlie Hebdo. Selon lui, « la caricature est le symbole même de la liberté d’expression » à laquelle « il ne faut placer aucune limite ». Bachir estime que « la religion n’a pas à avoir peur du pluralisme ». Seneweb vous propose in extenso la tribune que Souleymane Bachir Diagne avait publiée sur Lepoint.fr en 2015.
Par Souleymane Bachir Diagne
Wolinski, Cabu, et tous les autres assassinés… Puisqu’on parle de martyre, les voilà, les vrais martyrs, c’est-à-dire les témoins d’une idée qui nous permet de vivre ensemble notre commune humanité et qui est la liberté d’expression. Parce que c’est elle qui était visée, c’est en son nom qu’il faut dire sa compassion et condamner le meurtre des journalistes de Charlie Hebdo et des policiers qui étaient chargés de leur protection.
La caricature est le symbole même de la liberté d’expression
Le philosophe Locke a raison : il ne faut placer aucune limite à la liberté d’exprimer des idées, et il faut alors accepter que cela signifie que circuleront alors sans entraves celles que l’on trouve injustes, caricaturales, blessantes. Justement la caricature, en son principe même, est impertinence et irrévérence à l’endroit de l’autorité qui voudrait se poser, sans question, comme objet de révérence. C’est justement parce qu’elle questionne que la caricature est le symbole même de la liberté d’expression. Nous le savons bien en Afrique, où les progrès de la démocratie se sont manifestés dans le prodigieux développement de cet art de provoquer, d’un coup de crayon, à penser, à faire retour sur soi, à se mettre en question.
La religion n’a pas à avoir peur des questions
Et la religion alors, demandera-t-on ? Ne faut-il pas poser là des bornes à ne pas franchir ? À cette question il faut répondre deux choses. D’abord, que si la liberté d’expression est un principe, on ne peut pas la limiter de l’extérieur par des exceptions qui auront alors inévitablement vocation à se multiplier, mais il faut laisser à la seule conscience de celui qui parle publiquement, écrit ou croque une opinion le soin de décider s’il s’autorise à blesser simplement parce qu’il en a le droit et qu’il le peut : l’opinion publique sera ultimement juge en la matière. Il faut ensuite et surtout répondre que la religion n’a pas à avoir peur des questions, fussent-elles impertinentes, mais qu’au contraire elle en a besoin et s’en nourrit. Parce que la foi est ouverture à la question, parce qu’elle est inquiétude pour la vérité et non répétition mécanique de certitudes à opposer, par la violence parfois, à ce qui les interroge. Que la religion n’a pas à avoir peur du pluralisme, mais doit l’accueillir comme étant dans l’ordre des choses, comme un enseignement et une miséricorde. On dira simplement, pour finir, puisque ceux qui ont assassiné ont crié qu’ils avaient vengé le Prophète, que le nom de celui dont le Coran déclare qu’il « n’a été envoyé que comme miséricorde pour les mondes » ne peut tenir avec les mots de « meurtre » et de « vengeance » dans la même phrase.
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