Raheleh, infirmière en Iran: «On se dit que la mort est proche de nous»

Les infirmiers sont en première ligne face au coronavirus. De l’Europe en Amérique en passant par l’Afrique et le Moyen-Orient, RFI leur donne la parole. L’Iran, avec près de 110 000 cas confirmés et plus de 6 500 décès selon les chiffres officiels, est le pays du Moyen-Orient le plus touché par le coronavirus. Raheleh, jeune infirmière de 27 ans était en première ligne dès le début de la crise. Pour elle, il y a clairement un avant et un après.

« Le premier sentiment qu’on ressent est celui de la peur. La peur de l’inconnu : Quelle est cette maladie, comment puis-je agir, comment puis-je aider, quel danger pour moi et pour ma famille ? », raconte Raheleh, étudiante en soins infirmiers à Téhéran. Depuis cinq ans, parallèlement à ses études, la jeune femme exerce à l’hôpital. Avant la crise du coronavirus elle travaillait au service de neurochirurgie d’un hôpital public de Téhéran. Du jour au lendemain, à partir du 1er mars, ses patients ont été déplacés et son service a été un des premiers à être transformé en service Covid-19 : « C’était très difficile au début, car s’occuper de malades du coronavirus ce n’est pas pareil que de s’occuper de patients avec des problèmes neurologiques », explique la jeune femme de 27 ans. Il a donc fallu changer ses habitudes rapidement : « On n’avait pas le temps pour des réunions d’informations ou des formations. On s’est mis à jour chacun individuellement et on se transmettait les informations les uns aux autres », raconte Raheleh.

Pour elle, c’est donc le début de trajets quotidiens entre l’hôpital et la maison familiale et, avec le stress de contaminer ses parents : « Chaque fois que je rentre à la maison, je prends le risque d’infecter ma famille. Parmi mes collègues, certains ont envoyé leur enfant et leur conjoint vivre chez leurs parents pour ne pas les exposer », explique-t-elle avant d’ajouter : « Même si mes parents sont conscients du danger qu’implique mon métier, je vois l’inquiétude dans leur regard tous les matins quand je pars au travail et tous les soirs quand je rentre », affirme-t-elle.

« Vingt secondes avant, il était conscient et d’un coup il n’était plus là »

Mais déjà à Téhéran, la population afflue aux portes de l’hôpital : « On a accueilli beaucoup de monde au début. Dès que les gens toussaient, ils se disaient : ça y est j’ai le coronavirus, je dois venir à l’hôpital », se rappelle Raheleh. La jeune infirmière affirme que tous les patients qui présentaient des symptômes étaient hospitalisés et isolés en attendant les résultats de leurs tests : « La plupart étaient négatifs », indique-t-elle. Ce n’est qu’après la diffusion d’informations plus précises sur la maladie, les symptômes et les gestes barrière par le biais notamment des réseaux sociaux, des médias et des médecins, que le nombre de patients qui se présentaient à l’hôpital a diminué : « Dès lors, ceux qui venaient étaient souvent positifs et dans un état plus grave », raconte la jeune femme. Ainsi, à la mi-avril, presque tout l’hôpital était dédié aux malades atteints du coronavirus. Raheleh voit ainsi des patients de tout âge, et observe un taux de mortalité élevé : « Quand l’état d’un patient se dégrade et qu’il meurt alors qu’une heure avant, il était parfaitement conscient et nous parlait, c’est un sentiment terrible qu’on n’oubliera jamais », explique-t-elle.

L’infirmière se souvient tout particulièrement d’un homme de 65 ans avec des antécédents cardiaques : « Son état s’aggravait. À un moment donné sa saturation en oxygène était tellement basse qu’il a fallu l’intuber. Il était encore conscient mais je voyais la peur dans ses yeux, comme s’il sentait que c’était peut-être un des derniers moments de sa vie. À l’injection de la première dose du produit anesthésiant, il a fait un arrêt cardiaque. Vingt secondes avant il était conscient et d’un coup il n’était plus là. Cela a été très dur pour moi et je vois encore le visage de cet homme devant moi », raconte-t-elle la voix brisée.

A contrario, le premier patient guéri redonne de l’espoir à l’équipe  : « On s’est alors rendu compte qu’il était possible de soigner les patients, on a donc redoublé d’efforts », affirme-t-elle. Par ailleurs, devant le nombre de guérisons, les inquiétudes de la population s’apaisent également : « Au début, les gens se disaient  : j’ai le coronavirus donc je vais mourir. Puis à mesure qu’ils constataient les rétablissements dans leur entourage, cette notion de fin inévitable a disparue », explique l’infirmière.

Manque de personnel soignant

Le système de santé iranien est un des plus développé du Moyen Orient. Cependant, le gouvernement a tardé à prendre des mesures, entraînant ainsi une explosion du nombre de cas confirmés. Les sanctions américaines compliquent également la lutte contre le virus en entravant l’approvisionnement en matériel médical étranger car Téhéran n’a pas accès aux marchés financiers. Le 31 mars, l’Europe a donc utilisé pour la première fois le système de troc Instex pour pouvoir fournir du matériel à l’Iran en contournant l’embargo. Raheleh ne souhaite pas s’exprimer sur le sujet mais confirme qu’elle « a senti les effets des sanctions. » Elle affirme que dans son service ils n’ont jamais manqué de matériel de protection mais que ces derniers étaient néanmoins en nombre limité : « Il est aussi arrivé que le cadre infirmier soit obligé de nous donner son propre matériel pour que nous puissions être auprès des malades ». L’infirmière insiste sur la solidarité et l’effort des Iraniens : « Des entreprises pharmaceutiques ont commencé à produire en priorité des gels antiseptiques, la faculté de pharmacie de notre université s’est aussi attelée à la production de ce type de produits », explique-t-elle.

Selon la jeune étudiante, l’hôpital a surtout dû faire face à un manque important de personnel soignant « Il y a eu des embauches et les hôpitaux ont même fait appel aux retraités mais ce n’était pas suffisant, car les malades du coronavirus ont besoin de soins parfois 24h/24 », explique l’infirmière qui a donc dû faire des gardes supplémentaires : « La charge de travail était plus importante mais même ainsi c’était dur de compenser ». Face à l’urgence, l’université de tutelle a donc décidé d’engager des bénévoles : « À chaque garde, un volontaire se charge de vérifier que les patients ne manquent de rien. Il les aide à manger et à marcher et s’il constate quelque chose d’anormal, il vient nous prévenir pour qu’on agisse en conséquence », explique Raheleh.

En plus de la charge de travail, pour les soignants la pression psychologique est importante : « On ressentait tous la même peur, mais on ne disait rien, on gardait tout pour nous. On préférait faire des blagues pour changer l’ambiance », explique la jeune femme. Elle ajoute qu’au bout de deux semaines un système de suivi psychologique a été mis en place dans chaque service. Le personnel soignant était alors invité à s’exprimer sur un groupe What’s App administré par un psychologue : « Nous nous sommes rendus compte que nous ne sommes pas seuls et que nos collègues ont les mêmes préoccupations que nous. Cela a permis d’atténuer le stress » affirme-t-elle.

Les héros de la société

Plusieurs collègues de Raheleh ont néanmoins été contaminés par le virus et ont été hospitalisés dans son service « mais une fois guéris ils sont tous revenus travailler », explique-t-elle. Des héros que la population iranienne applaudit : « Notre travail est mis en avant. Les gens ont plus de respect pour ce qu’on fait. Ils comprennent beaucoup mieux le caractère indispensable de notre métier », se réjouit Raheleh.

La population iranienne a également rendu hommage à plusieurs infirmiers décédés dans l’exercice de leur fonction, notamment sur les réseaux sociaux. La première, Narjes Khanalizadeh , 25 ans, exerçait dans la province du Gilan. Positive au coronavirus, les résultats de son test n’ont été révélés qu’une semaine après son décès. Sur les réseaux, les internautes dénonçaient alors le manque de matériel de protection pour le personnel soignant et la tendance du régime à vouloir dissimuler les décès dus au coronavirus.

Pour Raheleh, la vie ne sera plus là même après cette crise sanitaire : « Le décès de nos collègues contaminés nous a encore plus affecté. On se dit que la mort n’est pas si loin de nous. On est davantage conscient de ce qu’il se passe autour de nous. On fait encore plus attention à l’hygiène et on a la sensation que tout ce qu’on touche pourrait être contaminé et ça, ça bouleverse l’avenir et notre regard sur la vie ». conclut-elle.

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