Coronavirus : Une biotech allemande et une américaine en tête de la course au vaccin

115 laboratoires dans le monde ont lancé des projets de recherche. Objectif : trouver le seul remède efficace d’ici à 2021. Le défi sanitaire est énorme. L’enjeu financier, colossal.

Le 10 janvier 2020, Bernie Sanders l’emporte dans le caucus de l’Iowa, le premier scrutin des candidats démocrates à l’élection présidentielle. La reine Elizabeth II donne un ultimatum de soixante-douze heures à ses conseillers pour résoudre le « Megxit », le retrait volontaire de son petit-fils Harry et de son épouse Meghan. En France, l’exécutif dévoile le calendrier de sa contestée réforme des retraites. Le 10 janvier 2020 est un jour banal. La pneumonie virale qui sévit depuis quelques semaines dans la province chinoise du Hubei n’inquiète pas grand monde. Et le nom « Covid-19 » n’affole encore personne. Ce jour-là se produit pourtant un séisme dans l’univers médical. Plusieurs scientifiques chinois prennent l’initiative inédite de publier gratuitement sur Internet, à l’intention de l’ensemble de la communauté scientifique mondiale, l’intégralité du code génétique du Sars-CoV-2, un coronavirus lointain cousin du Sras ou du Mers, deux pathologies dont le risque de pandémie avait en leur temps beaucoup inquiété. Ce n’est pas un geste de coopération, même inattendu. C’est un SOS.

Une demande gigantesque

Il traduit la montée de la panique en Chine, même si les autorités locales persistent à refuser de donner l’alerte. Ailleurs sur la planète, des cohortes de médecins, biologistes, immunologistes, épidémiologistes ou virologues reçoivent, eux, le message cinq sur cinq. Ce 10 janvier 2020 marque le démarrage d’une course mondiale. Elle aurait dû être un marathon. L’ampleur du désastre sanitaire va la transformer en sprint, au fur et à mesure de l’explosion du nombre de cas sur tous les continents, du confinement de la moitié de l’humanité au prix d’un coût économique exorbitant et du sinistre décompte quotidien des morts. Depuis plus de deux siècles et la découverte de Louis Pasteur pour lutter contre la rage en 1885, produire un nouveau vaccin exige aisément plusieurs décennies – malgré toutes les promesses, celui du VIH reste à inventer, trente-neuf ans après l’apparition du sida –, mais celui du Covid-19 n’en devient pas moins, du jour au lendemain, une urgence absolue. D’autant plus en l’absence de traitement thérapeutique efficace. La sortie du cataclysme dépend donc d’un miracle : un vaccin découvert, testé en trois phases d’essais cliniques successives (sur des animaux, puis sur des humains), approuvé par les autorités de régulation sanitaire, produit et distribué en un minimum de mois à hauteur de centaines de millions de doses avec, bien sûr, les capacités industrielles correspondantes pour faire face à une demande gigantesque.

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Le vaccin contre les oreillons détient toujours jusqu’ici la médaille d’or de la célérité : quatre ans entre les premiers essais et son utilisation générale dans la population, en 1967. Un délai aux relents d’éternité, compte tenu de l’enjeu du moment. La frénésie a donc gagné tous les acteurs. On ne comptait que 44 projets officiellement déclarés au 20 mars 2020. Un mois plus tard, le 20 avril, on en dénombre déjà 115, dont cinq déjà en phase I des essais cliniques, celle – décisive – qui mesure le risque éventuel de toxicité. Et 73 en phase préliminaire. « Contrairement à une idée reçue, les vaccins sont des médicaments extrêmement complexes, explique Claire Roger, à la tête de l’activité “vaccins” chez le géant GlaxoSmithKline (GSK), qui vient de s’allier au français Sanofi dans un projet historique, et présidente du Comité vaccins du Leem (Les Entreprises du médicament, l’organisme qui rassemble les acteurs français du secteur). Entre autres parce que l’on vaccine des personnes en bonne santé. Tout effet secondaire nocif serait de ce fait perçu comme insupportable. »

Tous les regards scrutent deux entreprises, deux stars de la sphère des biotechs : CureVac, en Allemagne, et Moderna Therapeutics, aux Etats-Unis

Parmi les concurrents s’étant élancés dès le top départ, des entreprises aux profils très différents, des mastodontes du « Big Pharma », en passant par les grands noms de la science vaccinale (Pasteur, bioMérieux) et les fameuses biotechs, ces start-up de la santé très souvent financées par des investisseurs privés, plus petites, supposées plus agiles et plus rapides. Parmi elles, trois chinoises, dont CanSino Biologics, aux premiers essais approuvés par les autorités de régulation locale, sous l’égide de l’Académie militaire des sciences médicales.

La moindre parcelle d’espoir est contagieuse. Marchés financiers à la recherche du bingo du siècle, gouvernements désespérés par les conséquences de l’arrêt de leurs économies et autorités sanitaires à l’affût d’une annonce majeure, tous guettent le premier signal encourageant. Si les essais thérapeutiques (les traitements médicamenteux de la maladie) se poursuivent, avec entre autres les résultats encourageants enregistrés par l’américain Gilead et son antiviral remdesivir, sans oublier l’étude paneuropéenne Discovery, mentionnée le 19 avril par la Pr Florence Ader, l’infectiologue invitée par le Premier ministre Edouard Philippe lors de sa dernière conférence de presse, la perspective d’un vaccin mobilise tous les enthousiasmes. Dans ce domaine, tous les regards scrutent deux entreprises, deux stars de la sphère des biotechs : CureVac, en Allemagne, et Moderna Therapeutics, aux Etats-Unis. Toutes deux viennent de vivre, à quelques jours d’intervalle, d’extraordinaires rebondissements.

Ingmar Hoerr a été le premier, en 2000, à parier sur une percée scientifique majeure, découverte pendant ses études : l’ARN messager

La première, non cotée en Bourse, a été créée il y a tout juste vingt ans, par Ingmar Hoerr, un jeune doctorant de l’université très réputée de Tübingen, à 40 kilomètres de Stuttgart, dans le Bade-Wurtemberg – l’un des Länder allemands les plus frappés par le Covid-19. « Nous sommes un “spin-off”, une sorte de filiale de l’université, explique Pierre Kemula, un Français directeur financier de CureVac, en poste depuis trois ans. Nous avons noué des partenariats mondiaux avec de multiples institutions, comme la Fondation de Bill et Melinda Gates ou Harvard. » Ingmar Hoerr a été le premier, en 2000, à parier sur une percée scientifique majeure, découverte pendant ses études : l’ARN messager. « C’est l’équivalent dans le corps d’une clé USB introduite dans un ordinateur, qui agit ensuite selon ses instructions », décrypte Pierre Kemula. Mariola Fotin-Mleczek, la patronne de la technologie de CureVac, complète : « La nature a inventé des mécanismes pour activer notre système immunitaire face aux maladies infectieuses. Grâce à notre technologie de l’ARN messager, nous imitons la nature et donnons à notre corps l’information nécessaire pour combattre le virus. »

Soutenue par l’une des plus grandes fortunes d’Allemagne, le milliardaire Dietmar Hopp, 80 ans dans quelques jours, fondateur du leader des logiciels SAP et premier actionnaire avec 80 % du capital, CureVac avait lancé divers programmes de vaccination depuis plusieurs années, notamment un contre la rage. Le Covid-19 lui offre son moment de vérité : « En vingt ans, cette biotech n’a pas signé de percée technologique majeure, note un analyste financier, spécialiste du secteur. Mais sa technologie lui permet de se trouver aujourd’hui au premier rang pour parvenir à créer un vaccin. Et de prouver enfin, après vingt ans de recherche sans concrétisation, la pertinence de sa découverte. » L’Union européenne vient dans ce but de lui consentir un emprunt de 80 millions d’euros, après une longue réunion en visioconférence avec Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, elle-même médecin. Objectif : financer la quatrième usine, pour autoriser une production de masse dès la validation espérée du vaccin.

Moderna Therapeutics, « le meilleur ennemi » de CureVac, lancée dix ans plus tard, exploite un filon scientifique identique, ce même ARN messager

CureVac a depuis fait la une de la presse mondiale à la mi-mars. Selon une rumeur insistante, Donald Trump aurait tenté de la racheter, en réclamant l’exclusivité du futur vaccin pour les seuls Etats-Unis. « Faux ! » s’exclament en chœur plusieurs dirigeants de l’entreprise, qui dénoncent une « fake news ». Il n’empêche. Les autorités allemandes, dont les ministres de l’Intérieur et de l’Economie, s’en sont réellement inquiétées. Et le P-DG – américain – de CureVac, Daniel Menichella, nommé en 2018, a été mystérieusement débarqué quarante-huit heures seulement après avoir été reçu le 2 mars à la Maison-Blanche avec une cinquantaine d’autres dirigeants d’entreprises pharmaceutiques. Les rebondissements se sont poursuivis. Ingmar Hoerr, le fondateur qui avait repris les rênes dès le départ de Daniel Menichella, a dû lui aussi, à la stupéfaction générale, renoncer à ses fonctions quelques jours plus tard : il est « gravement malade », selon l’entreprise. Mais sans aucun lien avec le Covid-19.

Moderna Therapeutics, « le meilleur ennemi » de CureVac, lancée dix ans plus tard, exploite un filon scientifique identique, ce même ARN messager. Mais, cotée au Nasdaq, elle vaut aujourd’hui plus de 11 milliards de dollars en Bourse. « Ces vaccins potentiels ont démontré des promesses sur les animaux, mais pas sur les humains », avertit un expert. La biotech de Cambridge, Massachusetts (la Mecque du secteur, pour sa proximité géographique avec Harvard) a obtenu en outre un financement fédéral de… un demi-milliard de dollars, le 15 avril, pour mener à bien son processus accéléré de tests, dont les essais ont été déclenchés soixante-trois jours après la publication du code génétique du Sars-CoV-2, et de mise en production d’un vaccin, sous la direction d’un P-DG français, Stéphane Bancel. Ce centralien de 47 ans, ancien directeur général de bioMérieux, est aujourd’hui l’un des dirigeants les mieux rémunérés de toute l’industrie pharmaceutique mondiale. Il promet un vaccin dès l’automne 2020, au moins pour les soignants. Comme CureVac. Le sprint se prolonge. Le suspense aussi.

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