Cinq ans après «Charlie», comment se porte la caricature en France?

C’était le 7 janvier 2015. Deux terroristes islamistes faisaient irruption à la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo, tuant notamment les caricaturistes Cabu, Charb, Tignous, Wolinski, et Honoré. Si l’émotion reste vive aujourd’hui encore, cinq ans après « Charlie », où en est le métier de dessinateur de presse ?

Dans ce café du XIe arrondissement de Paris, à quelques centaines de mètres du 10 rue Nicolas-Appert qui abritait la rédaction de Charlie Hebdo, le dessinateur Wozniak se rappelle de ce mercredi 7 janvier 2015. « J’étais en Pologne ce jour-là. J’ai reçu un coup de fil de ma fille. Quand elle m’appelle, c’est, soit pour aller chercher les petits-enfants à l’école, soit parce qu’il y a quelque chose de grave. Elle était en larmes, elle voulait savoir si je n’étais pas avec Cabu, raconte-t-il. C’était un ami proche, très proche. J’ai beaucoup voyagé quatre-cinq mois avant son départ, on ne s’est pas trop vu. Alors aujourd’hui, je n’arrive toujours à pas bien à réaliser s’il est là ou pas. »

Jacek Wozniak avait rencontré Cabu au « Canard », comme il dit, il n’en avait jamais entendu parler avant. Le vendredi suivant cet attentat, il est rentré en France, puis il est descendu dans les rues de Paris, comme des millions de Français qui ont défilé sous le slogan « Je suis Charlie ».

Être à la fois journaliste, artiste et… drôle

C’est pourtant le hasard qui a mené le polonais Wozniak au dessin de presse et encore plus au Canard enchaîné, où il officie depuis 1986. Viré des Beaux-Arts de Cracovie, celui qui aurait pu devenir « un peintre grincheux », a fondé son propre journal satirique, Wryj, et travaillé pour un journal régional de Solidarnosc. Ce qui lui a valu d’aller en prison et de s’exiler en France… « Pour être dessinateur de presse, il faut être à la fois artiste et journaliste, estime-t-il. Moi, je suis beaucoup moins journaliste qu’artiste. Ce que j’entends par artiste, c’est qu’il faut être un artisan du dessin. Il n’y a pas d’école pour être dessinateur de presse. Mais il faut avoir une culture classique du dessin. »

À l’opposé d’un Cabu qui connaissait « le nom des directeurs de cabinet de tous les ministères », Wozniak se tient à distance de l’actualité politique. La métaphore chez lui est héritée de sa jeunesse dans la Pologne communiste, où il contournait la censure en usant d’animaux et de symboles. Dès lors, la caricature est-elle nécessairement « un coup de poing dans la gueule », comme le disait Cavanna ? Une simple affaire d’humour ? « L’intérêt du dessin de presse, c’est d’analyser et de donner un point de vue sur une information, d’en parler différemment », dit Rodolphe Urbs, dessinateur pour le quotidien régional Sud-Ouest et pour le Canard enchaîné.

Dessin de Wozniak, dans les locaux du Canard Enchaîné. Ce dessin a paru au lendemain des attentats de Charlie Hebdo.Jacek Wozniak

« J’ai fait ma demande de carte de presse après qu’un journaliste m’a appelé le 7 janvier 2015, en me disant : « On a tiré sur des comiques, qu’est-ce que vous en pensez ? » Je crois que j’ai rarement autant insulté quelqu’un au téléphone. Les copains de « Charlie » ravalés au rang de comiques, je trouvais ça mal placé. OK, ce que je fais peut faire rire, je l’espère d’ailleurs, mais je ne suis pas Gad Elmaleh. Le dessin de presse, c’est un langage journalistique », poursuit-il.

Si la Commission de la carte recensait 18 reporters-dessinateurs titulaires de la carte de presse en 2019, ce chiffre ne correspond pas à la réalité d’un métier qui compterait en réalité moins d’une centaine de dessinateurs vivant de leurs crayons. Ayant débuté dans la presse hebdomadaire départementale il y a 20 ans, Urbs a cofondé à Bordeaux, La Mauvaise Réputation, une librairie tournée vers des styles en marge (polar, littérature érotique, fanzine, musique punk…), avant de tirer l’essentiel de son revenu du dessin de presse.

Polémiques et menaces sur les réseaux sociaux

Encore plus depuis « Charlie », la caricature a gagné en exposition grâce aux réseaux sociaux. Mais elle a prêté le flanc aux shitstorm, ces campagnes de dénigrement sans fin. « Internet a fait passer le dessinateur de presse, de dessinateur à éditeur de contenus, comme n’importe quelle personne qui commente le dernier match de foot sur Twitter, constate Patrick Kak, caricaturiste du quotidien économique l’Opinion, et nouveau président de l’association Cartooning for Peace. Mais le dessinateur de presse n’est pas n’importe qui. Auparavant, un dessin de presse était publié, parce qu’un journal ou un éditeur de presse le validait. Il y avait un filtre, et un risque partagé en cas de scandale, voire de procès. Maintenant, ce n’est plus le cas. » Avec le site Scorbut.eu lancé en 1998, Wozniak fut parmi les premiers à s’aventurer sur Internet, mais il en est aujourd’hui un peu revenu.

Un kiosque à journaux à Paris avec l’édition du 6 janvier 2016 de l’hebdomadaire «Charlie Hebdo»REUTERS/Eric Gaillard

L’arrêt du dessin politique par le New York Times décidé en juin 2019, suite à la parution dans son édition internationale d’un dessin jugé antisémite représentant le président américain Donald Trump en aveugle mené par un chien ayant les traits Benyamin Netanyahu, alors Premier ministre israélien, a eu un impact pour toute la profession. Le dessinateur suisse Patrick Chappatte, collaborateur du journal, a pointé dans la tribune publiée dans le quotidien helvète Le Temps – et relayée par Courrier international, en France – « la horde moralisatrice » qui « se rassemble sur les médias sociaux et s’abat comme un orage subit sur les rédactions ».

La journaliste Fabienne Desseux, qui a fait parler 14 dessinateurs français de leur métier pour son livre Traits engagés (1), s’inquiète aussi de cette tendance. « On a envie de dire aux gens : laissez-les faire leur boulot ! Aujourd’hui, chacun va leur tomber dessus en fonction de sa chapelle : les féministes, les « gilets jaunes », les vegans… Tout le monde est tellement crispé sur son combat que cela devient compliqué pour les dessinateurs. Si on veut faire un dessin inclusif, ce n’est pas l’essence du dessin de presse », constate-t-elle.

« Ma limite, c’est 20h30 »

L’attaque de Charlie Hebdo a-t-elle mis des barrières dans les esprits ? A-t-elle favorisé l’auto-censure ? Urbs considère que c’est sa rédaction qui court l’essentiel des risques en cas de publication. Il assure que sa seule limite est horaire : « c’est 20h30 ». Lui qui été la cible d’attaques ad nominem sur des sites l’accusant de « christianophobie », et ne se dit « pas plus tendre » à l’égard des catholiques que des musulmans.

« Ce qui caractérise le dessin de presse en France, c’est qu’il a toujours été beaucoup plus toléré, relève l’historien Christian Delporte, professeur à l’Université Versailles Saint-Quentin. Le degré d’impertinence a toujours été beaucoup plus élevé, et notamment par rapport aux pays anglo-saxons. Surtout depuis les années 1970-80, les hommes politiques qui ont poursuivi des dessinateurs comme ceux de Charlie Hebdo, ont tous été déboutés par la 17e chambre du Tribunal de Paris, qui est le lieu des procès de presse. Il y avait de ce point de vue, une exception française. Mais la prudence, la tiédeur des journaux risque d’attendrir un peu ce côté tranchant que possède pourtant la caricature française depuis ses origines. » Les cas de Charlie Hebdo, toujours placé sous protection policière, et de Plantu, lui aussi sous escorte policière, sont très particuliers.

Si on n’a pas retrouvé un autre Cabu, une nouvelle génération venue de la BD a fait son arrivée dans les colonnes du Canard enchaîné pour prendre la relève. Parmi eux, Romain Dutreix (2), 44 ans, qui a longtemps dessiné dans Fluide Glacial et a vite pris le pli de l’actualité. Le souci de cet enfant prodige, pour qui dessiner est une affaire sérieuse, avec une mécanique du rire et une perfection du dessin ? Qu’on « reconnaisse bien » ses caricatures et de trouver ses personnages, un peu comme dans « un théâtre de chaussettes ». Au moment où on l’appelait au téléphone, il avait trouvé « son Balkany » sans mal et calait un peu sur « son Trump ». Mine de rien, ce jeu enfantin est aussi le quotidien d’un dessinateur de presse.

Caricature parue sur le site Internet de Fluide Glacial, le 12 janvier 2015.Romain Dutreix

(1) Fabienne Desseux, Traits Engagés Les dessinateurs de presse parlent de leur métier, Editions Iconovox, 2019.

(2) Romain Dutreix est aussi le dessinateur de la BD, co-écrite avec Toma Bletner : Revue de presse Petite histoire des journaux satiriques et non-conformistes, Fluide Glacial, 2016.

LA CARICATURE DANS LE MONDE : DES RÉALITÉS TRÈS DISPARATES

DIfficile de faire un état des lieux global de la caricature dans le monde. Chaque zone et même chaque pays jouit d’un contexte – politique, médiatique, social, religieux…- qui impacte le travail de dessinateurs, généralement en première ligne quant à la liberté d’expression. L’association Cartooning for Peace, qui a été créée par Plantu en 2006, organise de nombreuses conférences, des ateliers dans les écoles et des rencontres. Elle édite également un Guide pratique de protection des dessinateurs de presse et porte assistance à certains d’entre eux, menacés par la censure.

« Dans ce domaine, vous avez un écart colossal entre les modèles occidentaux de démocratie, où l’on on a une vraie liberté d’expression et le reste du monde. En Occident, on ne va pas se retrouver en prison pour s’être moqué des dirigeants. On peut même faire quasiment ce qu’on veut quand on s’en prend aux puissants. Le cas de Charlie est vraiment à part. Dans le reste du monde, s’en prendre à un dirigeant ou à une puissance économique, peut avoir des conséquences allant de la menace récurrente jusqu’à l’assassinat. Dans plusieurs cas, on a aidé à l’exil de dessinateurs », observe Patrick Kak, son nouveau président.

Cartooning for Peace réunit environ 200 dessinateurs, venus de 70 pays dans le monde. On compte parmi ses membres, Lassane Zohoré, directeur de publication du journal ivorien Gbich ! Lancé en 1999 à Abidjan, l’hebdomadaire satirique tire à près de 10 000 exemplaires. La crise de 2002-2003 et la partition de la Côte d’Ivoire qui a suivi, ont réduit un lectorat aussi réparti entre le Togo et le Bénin. Aujourd’hui, Gbich ! produit même des dessins animés sur YouTube, La bande à Gbich. Il se confronte cependant à un vrai problème : renouveler sa rédaction avec une nouvelle génération de dessinateurs et de dessinatrices. En Côte d’Ivoire comme en France, le métier reste très peu féminisé.

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