Affaire Matzneff : vers le #Metoo du milieu littéraire français ?

Le milieu littéraire français va-t-il connaître son moment #Metoo de libération de la parole des femmes et de dénonciation de pratiques sexuelles sous emprise, voire d’actes de pédocriminalité, de la part d’hommes de pouvoir ? La parution d’un livre, prévue le 2 janvier, fait en tout cas déjà couler beaucoup d’encre et pousse nombre de personnalités à se positionner. Ce récit s’intitule Le consentement et il est signé Vanessa Springora.

Vanessa Springora, devenue, à 47 ans, la directrice des éditions Julliard, raconte, avec beaucoup de précisions et des détails parfois crus, la relation amoureuse et sexuelle qu’elle entretient avec Gabriel Matzneff, un homme qui aurait pu être son père.

En 1985, elle avait alors 13 ans, lui en avait 49 et était une figure des lettres, ami de Philippe Sollers ou de François Mitterrand. Ce descendant de Russes blancs cultivés, courtois, au charme suave, crâne rasé et yeux bleu glacier, était alors un romancier respecté et à succès.

Gabriel Matzneff n’a jamais fait mystère de son goût pour les jeunes filles ou jeunes garçons de moins de 16 ans. Depuis deux jours, les réseaux sociaux partagent les extraits d’émission de télévision qui lui déroulaient le tapis rouge.

Interviewé par Thierry Ardisson sur France 2 en 2002 dans l’émission « Tout le mondeen parle », il évoque sa relation avec une adolescente juste prénommée Vanessa : « Je ne me sens pas chargé, les imbéciles me chargent. J’ai eu une fois, une aventure avec une jeune fille de 14 ans, Vanessa », se défend l’écrivain.

« Nous sommes restés plusieurs années ensemble, ç’a été une très grande passion, elle m’a inspiré un roman, un recueil de poèmes, un tome de mon journal. Et elle me disait : « si tu as des ennuis je vais voir le président de la République, c’était Mitterrand à l’époque, je vais aller le voir et lui dire qu’on s’aime ». Bon, voilà ».

Gabriel Matzneff, vous l’entendez, se défend en affirmant que la jeune fille de 14 ans était demandeuse de cette relation et, surtout, que cette relation lui a inspiré plusieurs écrits, comme si la littérature permettait de légitimer, de sacraliser ce qui est passible des tribunaux.

Changement d’époque

Outre les faits relatés, ce livre Le consentement, met en évidence le changement des mentalités entre les années 70-80 et notre époque contemporaine.

Dans les années 1970 de libération sexuelle, Gabriel Matzneff publie chez Julliard un essai intitulé Les moins de seize ans, et peut en faire la promotion sans problème à la télévision. Seuls les journaux conservateurs ou d’extrême droite s’émeuvent, alors, de cet éloge de la pédophilie.

Au fil des ans, Bernard Pivot invitera cinq fois l’écrivain sur le plateau d’« Apostrophes ». En 1990, il y présente un tome de son journal intime : Mes amours décomposées devant des invités amusés et un animateur, complaisant. Dans ce livre, Gabriel Matzneff parle de sa relation avec une très jeune fille, Vanessa, et décrit également son goût pour les enfants. Il écrit sa félicité après un voyage en Asie : « Les petits garçons de onze ou douze ans que je mets ici dans mon lit sont un piment rare ».

Bernard Pivot s’étonne-t-il, devant ses invités amusés, de son goût pour les lycéennes et les « minettes ». Gabriel Matzneff réplique benoîtement : « Une fille très jeune est plus gentille même si elle devient très vite aussi hystérique et folle que quand elle sera plus âgée ».

Sur ce même plateau d’« Apostrophes », seule la romancière canadienne Denise Bombardier ose réagir et dénoncer : « Moi, Monsieur Matzneff me semble pitoyable, affirme-t-elle calmement. Il nous raconte qu’il sodomise des petites filles de 14 ans, que ces petites filles sont folles de lui. On sait bien que des petites filles peuvent être folles de certains messieurs qui ont une aura littéraire. D’ailleurs, on sait que les vieux messieurs attirent les petits enfants avec des bonbons. Monsieur Matzneff, lui, les attire avec sa réputation ».

Denise Bombardier, aujourd’hui âgée de 78 ans, se souvient dans M le magazine du Monde, avoir été ostracisée par certaines personnalités des lettres françaises.

Vanessa Springora parle elle aussi de rapports de pouvoir, d’emprise et de relation de domination. Elle explique dans une interview au Nouvel Obs avoir commencé à écrire son récit avant le déclenchement de l’affaire Weinstein et fait le parallèle avec les déclarations récentes de l’actrice Adèle Haenel sur un même type de relations d’emprise, cette fois avec le réalisateur Christophe Ruggia

Le milieu littéraire commence à réagir

Mais on est encore loin du mea culpa. Le débat fait rage entre les défenseurs de l’écrivain, qui dénoncent une forme de puritanisme et ceux qui défendent les victimes de violences sexuelles.

Gabriel Matzneff, qui obtint il y a six ans le prix Renaudot Essai, refuse pour l’instant de parler publiquement, et dans un message à l’Obs, fait part de sa « tristesse » au sujet d’un ouvrage qu’il juge « hostile, méchant, dénigrant, destiné à lui nuire ».

L’ancienne patronne du Monde des livres, Josyane Savigneau, déplore, elle, une « chasse aux sorcières ».

Également pointé du doigt, Bernard Pivot a tweeté ce matin : « Dans les années 70 et 80, la littérature passait avant la morale; aujourd’hui, la morale passe avant la littérature. Moralement, c’est un progrès. Nous sommes plus ou moins les produits intellectuels et moraux d’un pays, et surtout d’une époque ». Un tweet qui s’est déjà attiré plus de 500 réponses indignées.

bernard pivot@bernardpivot1

Dans les années 70 et 80, la littérature passait avant la morale; aujourd’hui, la morale passe avant la littérature. Moralement, c’est un progrès. Nous sommes plus ou moins les produits intellectuels et moraux d’un pays et, surtout, d’une époque.

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