L’océan Indien peut-il encore être dévasté par un tsunami comme en 2004?

C’était il y a 15 ans, le 26 décembre 2004. Un séisme d’une puissance phénoménale se déclenchait dans l’océan Indien, suscitant un gigantesque tsunami qui allait tuer sur son passage près de 226 000 personnes en Asie du Sud-Est. Depuis, la communauté internationale a confié à la Commission océanographique intergouvernementale de l’Unesco la mission de coordonner la mise en place de systèmes d’alerte. Srinivasa Kumar Tummala, responsable de la zone de l’océan Indien, fait le point sur les progrès du système d’alerte tsunami dans la région.

RFI : Comment fonctionne le système d’alerte tsunami dans l’océan Indien ?

Srinivasa Kumar Tummala : Le Système d’alerte tsunami et d’atténuation dans l’océan Indien (IOTWMS) repose sur une collaboration internationale dans laquelle les États partagent leurs réseaux d’observation et de détection. En amont du système se trouvent les trois centres d’alerte tsunami qui relèvent de l’Australie, de l’Inde et de l’Indonésie. Quand un tremblement de terre se produit, ces centres d’alerte fournissent des informations sur les prévisions de réplique et de tsunami aux centres nationaux d’alerte des États-membres du système d’alerte dans l’océan Indien. Ces derniers ont la responsabilité souveraine d’alerter leurs populations sur une éventuelle menace de tsunami. Chaque pays a ses procédures propres afin de prévenir les populations côtières d’un risque à venir.

Les avis initiaux émis sur un tsunami tiennent compte de l’emplacement de l’épicentre du tremblement de terre et de ses caractéristiques sismiques. La confirmation du tsunami s’effectue dans un deuxième temps grâce au réseau marégraphique et aux tsunamètres [des bouées capables de détecter les grandes masses d’eau, NDLR] qui mesurent le niveau de la mer. Tous les deux ans, nous organisons à l’échelle de l’océan Indien un exercice d’entraînement qui permet aux pays qui le bordent de tester leurs procédures d’alerte et d’évacuation des populations menacées. Le prochain exercice, baptisé IOWave20, se tiendra en octobre 2020. Par ailleurs, l’IOTWMS met régulièrement en place des ateliers de renforcement des capacités en matière d’évaluation du risque tsunami, du modelage des vagues ou des procédures standards. Le secrétariat de l’IOTWMS est basé à Perth, en Australie, tandis que le Centre d’information sur les tsunamis dans l’océan Indien se situe à Jakarta, en Indonésie.

26 décembre 2004 sur la plage thaïlandaise de Hat Rai Lay Beach : les touristes regagnent en courant le bord de la plage alors que la vague du tsunami s’apprête à déferler sur les côtes du sud de la Thaïlande.AFP

Sur les 28 pays bordant l’océan Indien, qu’est-ce qui a changé depuis 2004 ?

Beaucoup a été accompli au sein de l’IOTWMS dans les quinze ans qui ont suivi le tsunami de 2004 dans l’océan Indien. En 2004, les équipements de mesure des séismes et des tsunamis étaient extrêmement réduits dans la région. Aujourd’hui, il y a plus de 150 sismomètres dits « large bande » et plus d’une centaine de stations de mesure du niveau de la mer fournissent en temps réel des informations aux pays de l’océan Indien. En 2004, il n’y avait aucun canal officiel de communication entre les pays de la zone pour prévenir de l’imminence d’un tsunami. Désormais, l’IOTWMS a établi des axes de communication par GTS [Global Telecommunication System, NDLR], email, SMS et fax permettant la notification immédiate des informations relatives à un éventuel tsunami aux pays bordant l’océan Indien.

L’océan Indien est maintenant indéniablement beaucoup mieux armé contre les tsunamis qu’il ne l’était en 2004. Néanmoins, en raison de la nature du danger, il est très important que les pays continuent de maintenir le système dans un état opérationnel.

À gauche, le quartier de la mosquée de Teunom à Banda Aceh, île de Sumatra, le 2 janvier 2005, quelques jours après le tsunami du 26 décembre. À droite, la même prise de vue opérée le 1er décembre 2014.AFP/CHOO YOUN-KONG (L) AFP/CHAIDEER MAHYUDDIN (R)

Mais le système d’alerte tsunami dans l’océan Indien est-il vraiment complètement opérationnel aujourd’hui ?

Le but ultime du système est l’évacuation d’une ou plusieurs populations en raison d’un risque avéré de tsunami. Cela dépend du fonctionnement holistique du système de bout en bout. Durant les dix premières années du développement de l’IOTWMS, l’accent a été mis principalement sur les composants en amont des centres d’alerte. Maintenant, l’attention se porte sur les composants en aval que sont les organisations locales de secours et les communautés de population côtières. Mais certains aspects méritent d’être améliorés dans l’océan Indien, comme le système d’alerte de la subduction de Makran au large des côtes de l’Iran et du Pakistan, où un tsunami pourrait frapper les populations côtières en l’espace de quelques dizaines de minutes.

Pose de tsunamètres dans l’océan Indien en 2007 au large des côtes australiennes (copie écran d’une vidéo).Australian government/Bureau of meteorology

Pourquoi le système d’alerte tsunami n’a-t-il pas fonctionné correctement en 2018 quand la ville de Palu, dans l’île de Célèbes en Indonésie, a été frappée par un tsunami ?

Le tsunami de Palu, qui s’est produit le 28 septembre 2018, a été provoqué par des glissements de terrain sous-marins induits par un tremblement de terre. Alors que le BMKG [l’agence gouvernementale indonésienne de météorologie, climatologie et géophysique, NDLR] a publié en seulement cinq minutes une alerte pour les côtes indonésiennes, le tsunami attendu a dévasté les côtes de Palu en à peine trois minutes. Cette très courte plage de temps a seulement permis aux gens de s’enfuir grâce à leurs connaissances préalables des signes avant-coureurs d’un tsunami. Le tsunami du détroit de la Sonde [séparant les îles indonésiennes de Java et Sumatra, NDLR] le 22 décembre 2018 a, lui, été provoqué par l’éruption et l’effondrement partiel du volcan indonésien Anak Krakatau, vis-à-vis duquel aucune alerte en amont n’était possible. Ces événements ont mis en évidence le fait que les tsunamis générés par des sources atypiques en champ proche (affaissement côtier, glissements de terrain et effondrement des flancs volcaniques) sont très complexes du point de vue de l’alerte précoce. Ce qui a souligné la nécessité urgente de mettre à jour les évaluations des risques, de renforcer les capacités d’alerte et d’améliorer la préparation des communautés à faire face à de tels événements.

Les pays ont besoin de partager plus de données en temps réel provenant de leurs centres d’observation, et d’implémenter de nouvelles méthodes de détection des tsunamis qui sont le fait de sources atypiques. Développer et maintenir une culture de l’auto-évacuation est important pour sauver des vies face à des tsunamis générés localement. En conséquence, il est essentiel d’améliorer la sensibilisation des populations et leur préparation pour permettre une réponse rapide et appropriée, à la fois aux alertes officielles et aux signes naturels d’un éventuel tsunami.

Les effets combinés du séisme et du tsunami à Palu en Indonésie en 2018 ont entraîné la mort d’au moins 2010 personnes et fait près de 5000 disparus présumés morts. Sur la photo, une rue de Palu le 30 septembre 2018.PALANG MERAH INDONESIA/via REUTERS

Comment le système d’alerte tsunami pourrait-il être amélioré ?

Si les systèmes d’alerte tsunami ont démontré leur efficacité en atténuant l’impact global des tsunamis, les cas de Palu et du détroit de la Sonde ont mis en évidence les défis auxquels nous continuons de faire face. Au sein de l’IOTWMS, il subsiste certaines initiatives clés à poursuivre afin d’améliorer le système d’alerte. On peut notamment citer, pour améliorer le réseau d’observation, le recours à de nouvelles technologies comme le système GNSS [un système de localisation et de navigation, associant plusieurs systèmes à couverture mondiale, notamment le système américain GPS, le système russe Glonass et le système européen Galileo, NDLR]. Il va aussi falloir mettre à jour les évaluations des risques de tsunami pour inclure toutes les sources ayant un impact sur l’océan Indien, et renforcer les chaînes d’alerte de bout en bout impliquant les centres nationaux d’alerte tsunami, les organisations de gestion des catastrophes et les médias. Et, bien sûr, nous devons continuer d’améliorer la préparation des populations aux tsunamis imminents.

Propos traduits de l’anglais par Nicolas Sanders

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