L’opposant Sam Rainsy veut «débloquer la situation» au Cambodge

Sam Rainsy, l’opposant historique au régime cambodgien, a annoncé son retour au pays pour ce samedi après des années d’exil en France. Il dit vouloir remettre la démocratie sur les rails. Le gouvernement de Phnom Penh parle lui de coup d’État.

L’annonce de son retour fait du bruit au Cambodge. Sam Rainsy a annoncé qu’il mettait fin à son exil en France où il vit depuis 2015 pour rentrer dans son pays. Et le principal opposant au régime cambodgien lance un défi au Premier ministre Hun Sen : il promet d’entrer sur le territoire cambodgien ce samedi 9 novembre, jour de la fête nationale. Malgré les risques d’arrestation et de violences, le cofondateur du Parti du salut national du Cambodge, Sam Rainsy, veut aller jusqu’au bout.

« Mon but est de débloquer la situation parce que la situation est complètement bloquée, explique-t-il. Le pays s’enfonce dans la pauvreté. Les gens perdent leurs terres. Il y a la déforestation. C’est un des pays les plus corrompus et les plus pauvres du monde. En ce moment, les Chinois achètent tout. Hun Sen laisse un néocolonialisme chinois s’installer au Cambodge et en même temps, cela menace la paix, la stabilité dans la région, parce que le Cambodge est un pays qui est censé être neutre, et ne pas s’allier avec la Chine, surtout quand celle-ci mène une politique agressive et expansionniste. Donc il y a beaucoup de problèmes à résoudre. Si on ne fait rien, Hun Sen va continuer de faire la pluie et le beau temps pour le plus grand malheur du peuple cambodgien et pour le plus grand danger du Cambodge. »

Visé par plusieurs procès et condamnations au Cambodge qu’il qualifie de politiquement motivés, il appelle ses partisans à se rassembler contre le pouvoir. Et pour rétablir la démocratie au Cambodge, il se dit prêt à perdre la vie. « J’ai été victime de plusieurs tentatives d’assassinat, affirme l’opposant. Et depuis que j’ai fondé mon parti, 80 militants de mon parti ont été effectivement assassinés. J’ai assisté à un grand nombre de funérailles. C’est très déprimant. Mais je pense que quand on a un cancer, il vaut mieux avoir une opération chirurgicale que de le traiter à l’aspirine pendant des années et des années. Il faut crever l’abcès pour remettre le Cambodge sur la voie démocratique. Personnellement, j’accepte de payer le prix, un prix personnel, qui peut être la perte de ma liberté et même la perte de ma vie. Mais si on ne tente rien, on n’a rien. »

Tensions et incertitude au Cambodge

Au Cambodge, c’est l’incertitude qui domine, mais le gouvernement semble prendre la menace au sérieux, rapporte notre correspondante à Phnom Penh, Juliette Buchez. D’autant plus que le retour annoncé de Sam Rainsy samedi correspond aux célébrations du jour de l’indépendance au Cambodge. Et que, dès le lendemain, la capitale prévoit un afflux de plusieurs centaines de milliers de personnes pour la fête des eaux. Vingt mille soldats et agents des forces de l’ordre sont déployés dans le pays, contre 12 000 l’an dernier. Des images de régiments postés aux frontières circulent régulièrement dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Le Premier ministre Hun Sen a enjoint la population à ne pas s’inquiéter pendant les célébrations car seules neuf personnes sont officiellement visées. Mais la tension dans le pays se traduit par de nombreuses arrestations, principalement d’anciens membres et soutiens du parti d’opposition dissous. Ils sont pour la plupart accusés d’avoir voulu soutenir le plan de Sam Rainsy et de menacer la sécurité du pays. Dans une déclaration mardi, Amnesty International a demandé la fin d’une campagne d’arrestations arbitraires. L’organisation fait état d’au moins 41 arrestations depuis l’annonce du retour de Sam Rainsy en août dernier. Le gouvernement a fait savoir que toute personne soutenant le mouvement sur les réseaux sociaux serait également passible de poursuites. Ces deux derniers jours, une dizaine de personnes supplémentaires ont été interpellées.

Accusé d’avoir voulu renverser le gouvernement, le principal parti d’opposition a été dissous en novembre 2017 et privé d’élections. En juillet 2018, le parti du Premier ministre a remporté la totalité des 125 sièges du Parlement. Sam Rainsy l’a dit : si lui et d’autres membres du PSNC veulent aujourd’hui revenir au Cambodge, c’est pour provoquer des changements et faire monter la pression populaire à l’égard du Premier ministre Hun Sen, au pouvoir depuis 34 ans. La tentative de retour de Sam Rainsy est donc qualifiée de tentative de coup d’État par le pouvoir en place

La Thaïlande n’autorisera pas le passage sur son territoire

Même Sam Rainsy s’est dit « serein » avant de prendre la route du Cambodge, difficile de savoir si ses plans ont des chances d’aboutir alors que le gouvernement cambodgien demande le soutien des pays voisins pour empêcher son retour. On a appris ce jeudi matin que Mu Sochua, haut cadre du parti qui a prévu de suivre Sam Rainsy, est détenue en Malaisie depuis mercredi soir. Il y a deux jours, la Malaisie a également placé en détention deux anciens membres du PSNC qui cherchaient à se rendre en Thaïlande.

Sam Rainsy a prévu d’atterrir à Bangkok vendredi avant de se rendre à la frontière cambodgienne samedi avec ses supporters. L’opposant se déclare prêt à y laisser la vie ou à aller en prison pour rejoindre son pays. Mais l’option thaïlandaise pourrait être compromise.

Mercredi, le Premier ministre thaïlandais Prayut Chan-O-Cha a fait savoir que Sam Rainsy ne serait pas autorisé à passer par le pays dans un souci de non-ingérence dans les affaires internes des États membres de l’Asean. Mais à RFI, Sam Rainsy a dit continuer d’espérer que la Thaïlande change de position. Au Cambodge, les observateurs semblent partagés et pour certains très dubitatifs quant à la crédibilité de ces plans.

Que Sam Rainsy entre ou non au Cambodge, les événements de ce weekend peuvent être déterminants pour le gouvernement car la semaine prochaine, le Cambodge attend une décision majeure de la Commission européenne. Elle doit décider de suspendre ou non l’exemption de taxe douanière dont bénéficient les marchandises cambodgiennes sur le marché unique. L’accord « Tout sauf les armes » est conditionné au respect des droits de l’homme et du travail. Or, depuis le scrutin de 2018 et le tour de vis sur l’ancien parti d’opposition et les libertés d’expressions, Bruxelles envisage de suspendre cet accord. Le déroulé des événements ce weekend pourrait donc jouer sur la décision finale.

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