«Le système irakien est à bout de souffle»

Entretien avec Hocham Daoud, anthropologue au CNRS, spécialiste de l’Irak.

L’Irak est secoué depuis le 1er octobre par une contestation inédite qui réclame « la chute du régime », marquée par des violences et la mort de plus de 250 personnes. Le Premier ministre Abdel Mahdi a proposé de démissionner si les partis se mettent d’accord sur le nom de son successeur. Les autorités ont jusqu’ici proposé des réformes sociales et des élections anticipées, aussitôt dénoncées comme insuffisantes par les manifestants.

Ceux-ci réclament la chute du système politique, pris en étau depuis 2003 entre les intérêts des deux puissances dans la région, les États-Unis et surtout l’Iran. Le grand ayatollah Ali Sistani, plus haute autorité religieuse chiite d’Irak, a d’ailleurs prévenu vendredi qu’aucune « partie régionale ou internationale » ne pouvait « imposer son opinion » aux manifestants. Chercheur au CNRS, Hocham Daoud apporte son éclairage sur cette situation complexe.

RFI : Comment l’Irak s’est-il retrouvé au cœur de cette crise majeure ?

Hocham Daoud : Nous avons un système de répartition du pouvoir politique selon les communautés ethno-confessionnelles. Ce système en place depuis 2003 est à bout de souffle. Il a généré de la corruption, du népotisme et de la cooptation. C’est ce qui a amené l’Irak à la situation où il se trouve : un pays riche, mais incapable de gérer son économie. Presque 40 % de la jeunesse irakienne est au chômage. Avec la décentralisation, les régions sont également très mal gérées.

On se trouve parfois face à des antagonismes qui participent à la résurgence du jihadisme. Il y a une forte contestation également dans la partie sud de l’Irak riche en pétrole. C’est un système qui n’arrive plus à faire rimer les communautés irakiennes au sein d’une même nation avec un État viable. Aujourd’hui les Irakiens disent : « il faut changer de cap. » Il n’est peut-être pas obligatoire de détruire la Constitution, ni le Parlement, mais il faut partir vers des élections anticipées sur une base nouvelle avec un changement de la loi électorale.

Le leader populiste chiite Moqtada Sadr et le chef des paramilitaires pro-Iran du Hachd al-Chaabi, Hadi al-Ameri, sont deux leaders politiques majeurs au Parlement irakien. Mardi 29 octobre, ils se sont conjointement prononcés en faveur de la destitution du Premier ministre, avant que el-Ameri ne change d’avis. Qu’est-ce qui les oppose ?

Hadi al-Ameri est le chef d’une milice importante en Irak, les brigades Badr qui dépendent aussi de l’Iran. Moqtada Sadr gère un autre courant politico-militaire beaucoup plus nationaliste irakien à l’intérieur. Ils ont intérêt à la fois de militer pour le mouvement de contestation, mais aussi de poursuivre chacun des objectifs politiques distincts. Ces deux figures sont donc embarquées dans le même bateau, tiraillées par leurs bases respectives. C’est pourquoi parfois Hadi al-Ameri est en accord avec Moqtada Sadr et d’autres fois en désaccord total. Les Irakiens ne se contenteront plus de solutions d’apparence.

Nous sommes face à un mouvement social qui transcende le jeu politique instauré depuis 2003. Un jeu basé sur des partis politiques, religieux, ethniques, et locaux. Aujourd’hui cette manifestation demande qu’on dépasse ce stade, cette représentation politique traditionnelle qu’on connaît. Hadi al-Ameri ou même partiellement Moqtada Sadr ne sont plus entièrement écoutés par la population.

D’autre part, si l’on démet Adel Abdel Mahdi de ces fonctions pour le remplacer par une autre figure politique, cela ne changera rien. Les gens continueront de manifester. Le système doit être modifié, transformé.

Les manifestants expriment leur rejet de la mainmise de l’Iran sur l’Irak. Dans quelle dimension Téhéran domine-t-elle vraiment son pays voisin ?

À partir de 2014, l’Iran gère presque intégralement la situation sécuritaire et politique de l’Irak. Au point qu’en Europe et aux États-Unis, on dit parfois que l’Irak est devenu une annexe de l’Iran. Aujourd’hui les gens qui descendent dans les rues revendiquent en effet plus de souveraineté et de dignité pour leur pays. Ils redécouvrent leur sentiment de patriotisme local.

D’un point de vue économique, l’Irak est devenu l’un des premiers marchés de l’Iran. Par conséquent l’industrie irakienne, elle, a reculé, tout comme l’agriculture afin que le pays reste un marché subordonné à l’Iran. L’industrie pétrolière et gazière a subi le même sort. Cette mainmise totale de l’Iran sur l’Irak commence à peser sur la population. Les Irakiens demandent donc de s’en affranchir pour entrevoir un avenir.

D’un point de vue militaire, il y a des rumeurs autour des milices, des informations non confirmées. Ce que l’on sait pour sûr, c’est que les forces armées irakiennes sont noyautées par ces groupes armés qui pour la plupart obéissent à des ordres venus d’Iran. On sait également que parfois des forces iraniennes viennent prêter main-forte à leur voisin pour mater la population irakienne. Elles ont plus d’expérience dans ces pratiques de répression des contestations. Le gouvernement lui-même a reconnu la présence de snipers positionnés derrière les forces irakiennes légales et qui tiraient sur les manifestants. Mais les autorités disent ne pas savoir qui ils sont. La plupart des blessés sont touchés à la poitrine ou à la tête. Ces tireurs sont loin d’être des amateurs. Ces gens sont là pour terroriser les manifestants, causer plus de morts et les dissuader de sortir dans les rues. Les chiffres officiels parlent de 250 morts, mais officieusement on est autour de 450 morts et de 10 000 à 11 000 blessés.

À chaque fois qu’il y a une sorte de révolte à l’intérieur de l’Irak, l’Iran se sent visé. À chaque mouvement de soulèvement, la population irakienne se dirige vers les sièges de milices et les brûle. Les consulats iraniens sont également visés parfois comme ça a été le cas à Bassorah et Kerbala.

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