F. Touadéra: «La Russie a des compétences pour le développement de l’Afrique»

Il est l’un des principaux relais de la Russie sur le continent africain. Son pays est l’un des symboles de l’appétit récent de Moscou pour l’Afrique : le président centrafricain Faustin Archange Touadéra était parmi les chefs d’État présents à Sotchi pour le premier sommet Russie-Afrique qui s’est achevé jeudi soir. Quelques minutes après la clôture, il a accepté de répondre à RFI pour évoquer l’accord de coopération controversé qu’il a signé avec Moscou dans le domaine sécuritaire, mais aussi l’avancée du processus de paix dans son pays.

RFI : Comment vous expliquez qu’autant de chefs d’État africains aient répondu présents à l’invitation de Vladimir Poutine à Sotchi ?

Faustin-Archange Touadera : L’Afrique a des besoins. Il y a beaucoup de défis, beaucoup de potentialité, qui ne sont pas exploités. Nos populations sont jeunes, il y a des possibilités d’investissement en Afrique, des besoins en infrastructure… Nous pensons que la Russie a des compétences dans plusieurs domaines – technologiques et autres -, pour permettre justement le développement de l’Afrique.

Mercredi, vous avez demandé à Vladimir Poutine de vous fournir des armes lourdes et plus seulement des armes légères, et ce, alors que votre pays est en pleine négociation pour faire appliquer un accord de paix. Est-ce que cela veut dire que vous anticipez une nouvelle escalade militaire ?

Mais non… C’est, de donner les moyens à une armée qui se reconstruit d’avoir les capacités de sa mission pour bien défendre le territoire et les institutions. Même les pays développés ont de grandes capacités. Mais cela ne veut pas dire que ces pays sont en guerre. Aujourd’hui, la République centrafricaine grâce à la Fédération de Russie nous a fait un don de 5 000 armes d’assaut… Mais il n’y a pas que les armes d’assaut pour une mission. Il y a bien d’autres choses, bien d’autres armements d’autres calibres, pour permettre à nos forces de défense qui cherchent à monter en puissance, de remplir leur mission.

L’opposant Karim Meckassoua, de retour à Bangui, a déclaré que les conditions actuellement ne sont pas réunies pour organiser l’élection. Quelle est votre analyse ?

Mais ça, c’est son opinion. Et aujourd’hui, il n’y a pas de raison de dire que les conditions ne sont pas réunies. Les élections de 2015-2016 ont été organisées dans quelles conditions ? Mais c’était des conditions plus dramatiques, plus difficiles !

L’UPC qui avance ses positions, cela vous inquiète ?

Nous sommes dans le cas de la mise en œuvre d’un accord de paix. Et il y a des avancées. Nous avons eu le désarmement à l’ouest qui s’est très bien passé. Nous continuons à mettre les USMS (Unité spéciale mixte de sécurité, NDLR) au centre et à l’Est. Donc il y a du travail, il y a des défis. Ça, c’est vrai. Mais nous travaillons sur ces défis.

L’Accord de paix est violé des dizaines de fois chaque semaine.

Ce sont des défis, madame. C’est une œuvre humaine. Quand on a signé l’Accord de paix… On ne va pas dire aujourd’hui que, quand on a signé l’Accord de paix tout est rentré dans l’ordre. Ceux qui prêchent l’apocalypse, ça les regarde. Mais aujourd’hui, le peuple centrafricain est confiant et travaille pour retrouver la paix, pour la réconciliation. Il y a eu beaucoup de progrès. Mais il faut noter cela ! Le peuple centrafricain a fait des efforts ! Alors pourquoi on veut toujours nous amener en arrière ! Travaillez pour que les choses soient positives ! Donnez de bons messages au peuple !

Les Russes assurent désormais votre sécurité et travaillent aussi à la formation de votre armée. Plusieurs sources affirment que pour cela vous avez fait appel à la société privée russe Wagner. Est-ce que vous confirmez ?

Non, faux. Dans le cadre de notre partenariat et surtout sur ces questions-là, notre ministre de la Défense a écrit à son homologue de la Fédération de Russie, qui a bien voulu consentir à  mettre à la disposition gracieusement des instructeurs russes pour la formation de nos militaires à l’utilisation de ces armes que la Fédération de Russie a accepté de nous donner. Je ne sais pas où est-ce qu’on est parti chercher toutes … Nous nous sommes adressés de manière officielle à un État.

Mais de qui s’agit-il, alors ?

Nous ne le savons pas, c’est vous qui le dites.

On dit pourtant que votre conseiller en matière de sécurité, Valéry Zakharov, est lié à cette société Wagner.

Je n’en sais rien.

Pourquoi faire autant de mystère autour de cette entreprise Wagner ? Est-ce que c’est parce que légalement, juridiquement, cette entreprise n’a pas d’existence officielle en Russie ?

Je vous dis et je répète : nous avons travaillé d’État à État. Nous nous sommes adressés aux autorités légitimes d’un pays.

Donc, pour savoir qui c’est, il faut demander aux Russes ?

Voilà. Posez la question…

Au même moment de leur arrivée, des permis miniers ont été attribués à la société russe Lobaye Invest. Est-ce qu’il s’agissait d’une contrepartie, donner aux Russes un accès à vos ressources en échange leur coopération sécuritaire ?

Mais comment vous pouvez lier cela ? C’est beaucoup d’amalgames. Il n’y a pas de contrepartie. C’est un soutien que la Fédération de Russie nous a accordé pour la reconstruction de l’armée centrafricaine et gracieusement. C’est un don. Le gouvernement centrafricain n’a pas déboursé un seul sou pour cela. Alors, la société dont vous parlez… Aujourd’hui, le secteur minier ou les autres secteurs, pour nous, sont des secteurs qui sont libéralisés. Nous avons créé les conditions pour que des hommes d’affaires qui ont les moyens et qui remplissent les conditions puissent exercer librement leurs activités en République centrafricaine. Et il n’y a pas que des Russes. Il y a aussi des Centrafricains, des Chinois, d’autres nationalités… Des Congolais… Non, ce sont de faux débats.

Publiquement, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian s’est plaint de l’activisme anti-français, mené à travers des campagnes de communication par la Russie dans votre pays. Que répondez-vous à cela ?

Mais comment vous pouvez dire… Nous entretenons de très bonnes relations avec la France. Et nous remercions d’abord la France pour tout son soutien à divers niveaux, dans divers domaines. Même dans le domaine de la sécurité, aujourd’hui, les Français participent à la formation, à la construction de garnisons à Bouar. Donc nous avons de très bons rapports. Le gouvernement ne peut pas laisser libre cours à une campagne… Mais vous savez, la presse est libre. Moi-même, en tant que président de la République – si vous êtes à Bangui, vous allez lire les journaux – je suis pris à partie pour telle ou telle chose. Mais ça, c’est la liberté de la presse.

En septembre, le président français vous a en tout cas demandé de calmer le jeu sur ce point.

Oh ! Ça, c’est vous qui le dites ! Nous, nous entendons travailler en toute transparence, nous apprécions donc les relations avec le gouvernement français… La République centrafricaine a traversé un moment difficile de son histoire. Nous essayons de reconstruire l’économie du pays, nous essayons de rétablir la paix. Ce sont de grands défis. La République centrafricaine a besoin de tous ses amis. Nous souhaitons que nos partenaires nous appuient dans divers domaines et ensemble. Aujourd’hui, il y a des réunions avec tous nos partenaires, où l’ambassadeur de la Fédération de Russie s’assied à côté de l’ambassadeur de la France, nous discutons d’un certain nombre de problèmes de développement et tout cela. Je le répète tout le temps : il y a de la place pour tout le monde !

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