Issiaka Tounkara, adjoint au défunt commissaire de Niono se confie : “Le commissaire Tounkara a été tué par balle par un…….”

“Les FAMa et la Garde nationale ont refusé de nous venir en aide”

Elie Dembélé, l’adjoint au défunt commissaire de Niono nous a accordé une interview exclusive, le samedi 27 septembre, sous les décombres du commissariat de Niono : véhicules calcinés par-ci, matériels de protection des agents par-là. Ici pas besoin de dire que les policiers qui ont été assiégés ce jour-là par des manifestants ont souffert le martyre. “Lorsqu’on n’avait plus rien pour nous défendre, le défunt commissaire Issiaka Tounkara m’a confié qu’ils vont nous tuer tous, parce qu’il avait appelé en vain la Garde nationale et les FAMa au secours, ils ont tous refusé de nous venir en aide…”

Aujourd’hui-Mali : Vous êtes un témoin privilégié de ces incidents dramatiques, est-ce que vous pouvez nous expliquer concrètement ce qui s’est passé ?

Elie Dembélé : Quand on essaye de faire la genèse de cette affaire, il faut juste rappeler que c’est suite à un contrôle de vignette organisé par la mairie, avec le concours de la police, que tout est parti. Lors de ce contrôle, un accident s’est produit et les populations ont imputé la faute à un de nos agents qui a pourtant une réputation d’agent discipliné par le simple fait que quand on le confie une tâche, il l’exécute toujours à hauteur de souhait. C’est pourquoi, aussitôt après cet incident, je lui ai demandé de s’expliquer sur les circonstances de la chute du motocycliste qui a eu une fracture. Il m’a fait savoir qu’il est tombé de lui-même.

Ce sont les mêmes propos qu’il a tenus au défunt commissaire Issiaka Tounkara. Cependant, lorsqu’il y a eu cet accident aux environs de 6 h, nous avons été surpris à partir de 10 h de voir les populations manifester devant le commissariat et la mairie de Niono en guise de protestation. Lors de leurs manifestations, ils ont érigé des barricades devant la mairie. Le commissaire lui-même s’est rendu à la mairie avec moi pour les inviter à lever ces obstacles, ils ont accédé à notre demande mais ils sont revenus à la charge quelques instants plus tard. C’est en ce moment que nous avons su que ces gens voulaient en découdre avec nous. Cela était compréhensible par le fait que la plupart de ces manifestants étaient des anciens détenus ou des gens qui avaient une dent contre la police. Après ces manifestations, ils ont cherché à voir le commissaire, celui-ci n’a pas voulu.

Le véhicule calciné du Commissaire Issiaka Tounkara…

A mon humble avis, il s’est dit que si les manifestants avaient commencé par le dialogue, ils pouvaient se comprendre, mais pas de cette manière. C’est à partir de là que des gens mal intentionnés comme Sékou Coulibaly dit Formidable ont appelé à marcher à nouveau. Cela s’est fait le 28 juillet et au mois d’août, moi je devais aller en congé. Comme prévu, j’ai pris mon congé pour me rendre à Bamako et je devais reprendre le service le 10 ou le 11 septembre.

Cependant, le 5 septembre, le directeur général adjoint de la police m’a demandé d’écourter mon congé et de rejoindre tout de suite mon poste à Niono sans me dire les motifs. Et il m’a demandé si j’étais au courant de ce qui se passait là-bas. J’ai répondu par la négative. Donc, il m’a donné des instructions qu’il fallait, le lendemain matin à savoir le 6 septembre, l’appeler à 7 h 30 étant dans mon bureau.

Alors, qu’avez-vous fait en ce moment ?

Etant en ville vers Bamako-Coura, je voulais foncer à mon poste, mais je me suis rendu à la Direction générale pour essayer de voir le Dga afin d’en savoir davantage. Mais j’ai trouvé qu’il était en réunion avec le directeur général, c’est ainsi que j’ai pris le chemin de Niono, après avoir donné au revoir aux enfants à la maison. J’ai quitté Bamako à 16 h un jeudi. Sous la pluie et les embouteillages, je suis rentré à Niono à 23 h.

Et le lendemain à 7 h 30, je l’ai appelé à partir de mon bureau comme il l’avait souhaité. Mais sur place, j’ai su qu’il m’avait dit de rentrer parce que la population avait décidé de marcher pour faire partir le commissaire Issiaka soit le 8 ou le 14 septembre. Ces informations étaient même sur des pages Facebook et un groupe WhatsApp, j’ai aussitôt partagé ces informations avec le commissaire Issiaka et il m’a fait savoir qu’il était au courant.

J’ai oublié de vous rappeler aussi que lorsque j’ai été rappelé d’urgence par le Dga pour rejoindre mon poste, la première personne que j’ai informée était le commissaire Issiaka Tounkara, cependant, lui aussi était dans la capitale, parce qu’il avait été rappelé pour consultation, mais il ne m’avait pas informé de cela.

Sur le chemin de retour de Niono, lorsqu’il m’a dit qu’il était à Bamako, j’ai commencé à me poser des questions. Au moment où j’étais au niveau de Kasséla, le commissaire Tounkara ma rappelé en ces termes : “Adjoint tu es à quel niveau ?” J’ai répondu : “A Kasséla”. Il m’a souhaité bon voyage, tout en précisant : “Ah, adjoint tu auras du pain sur la planche, mais du courage”. Ces mots m’ont vraiment marqué parce que je me suis dit que je serai face à une situation délicate.

Et après votre arrivée à Niono ?

A mon retour de Niono, je me suis rendu compte que depuis l’incident qui s’est produit lors du contrôle de vignette, aucune affaire n’était traitée par le commissariat. Il y avait une grande méfiance entre nos services et les populations. Conséquence : si les populations interpellaient un voleur, celui-ci était aussitôt relâché ou conduit à la gendarmerie, mais pas à la police. Nos camarades policiers avaient même peur d’aller en ville, les gens les voyaient souvent comme des meurtriers. Voilà l’atmosphère tendue que j’ai trouvé sur place lorsque le Directeur Général Adjoint m’a instruit de retourner à mon poste.

Le lendemain de mon arrivée, à savoir le 6 septembre, je me suis dit qu’il faut changer les choses afin que ces populations nous fassent de nouveau confiance non seulement en annulant les marches du 8 et 14 septembre, mais aussi en fréquentant le poste de police. C’est dans cette optique que je suis parti voir le maire de Niono pour lui expliquer que le commissaire a été rappelé à Bamako pour consultation, que j’assure l’intérim. Je l’ai invité à lancer un appel aux populations afin de surseoir aux marches du 8 et du 14 septembre. Toutes choses qui étaient un vœu cher à l’administration de la police. De chez lui, je suis parti voir le chef de village pour le même exercice, mais je l’ai trouvé absent parce qu’il faut dire que ceux qui avaient initié ces marches, tout comme le maire de Niono, avaient tous écrit des courriers adressés à la Direction de la police et au Ministère de la Sécurité pour réclamer le départ du commissaire.

Je ne me suis pas limité à ces deux responsables car lors de ma visite au maire, je lui ai demandé de me mettre en contact aussi avec les responsables des manifestants afin qu’on essaye d’échanger, se comprendre, voir ce qui n’a pas marché par le passé. Ce n’est pas tout, je suis parti voir personnellement des responsables de ces manifestants dans leur lieu de travail avec certains de mes collègues policiers. C’est dans cette dynamique que nous avons rencontré un certain Maïga qui est dans une plateforme. Il était absent, mais j’ai pu le joindre au téléphone pour l’inviter dans mon bureau.

C’est Maïga seul que vous avez rencontré?

Non. J’ai aussi mis à contribution le mécanicien qui répare les véhicules du commissariat, Bocary Dramé. C’est de la sorte que j’ai pu joindre un à un les ténors des manifestants. Ceux-ci, dans leurs explications, m’ont fait savoir que le commissaire Tounkara a refusé de les recevoir ; que c’est la raison pour laquelle ils ont aussi à leur tour boycotté les services des policiers et allaient réclamer son départ à travers des marches. C’est en ce moment que je leur ai dit qu’au lieu de venir un à un ou par deux personnes, qu’ils viennent ensemble pour qu’on puisse parler le même langage et mettre tous les leaders de ces manifestants au même niveau d’information. Cela trouvait que le même jour, les leaders des manifestants avaient fait regrouper leurs membres dans un centre, dénommé Tara Boré.

A 15 h, ils sont tous ici venus ici en grand nombre. Parmi eux il y avait Sékou Coulibaly dit Formidable. Ils étaient environ une trentaine de personnes. Sur place, je leur ai dit que le commissaire a été rappelé pour consultation à Bamako, mais que je les invite surtout à surseoir aux deux marches et fréquenter le commissariat. En retour, ils m’ont demandé si le commissaire est rentré définitivement à Bamako ou s’il va revenir. J’ai encore répété qu’il a été rappelé pour consultation, ce qui est différent de son départ définitif de Niono et que j’assure l’intérim.

Ils ont insisté en me demandant encore est-ce que le commissaire va revenir ici. Je leur ai encore répété qu’il a été rappelé pour consultation, mais que seuls les chefs pourront décider de la suite. A ces leaders des manifestants, j’ai dit que le commissaire, muté ou pas, est obligé de revenir ici parce qu’il a toutes ses affaires et si je vous disais qu’il ne va plus revenir et le jour où vous allez le revoir à Niono soit pour reprendre service ou récupérer ses affaires, vous allez me prendre pour un menteur. Au cours de cette rencontre, j’avais à mes côtés deux cadres de la police de Niono, le commandant de police Karim Dembélé et un lieutenant. En somme, le fait de les appeler pour échanger de la sorte a beaucoup apaisé la tension, c’est comme cela qu’ils ont renoncé à leurs marches, suite à cette démarche.

Donc la confiance était revenue ?

Oui ! Je leur ai aussitôt demandé de ne pas se fier aux rumeurs ou autres et que désormais, s’ils ont besoin d’informations ou de toute autre chose, de m’appeler directement. Je parle, Dieu est mon témoin et les deux cadres de la police avec qui j’ai tenu la réunion sont tous en vie. Mais au cours de notre rencontre, ils ont insisté que le jour où Tounkara reprendra fonction ici ils vont reprendre la rue. Avant qu’ils ne prennent congé de moi, nous avons pris une photo et ils ont même fait une vidéo dans mon bureau pour dire qu’ils ont échangé avec moi que la marche est annulée et désormais il n’y a plus de problèmes entre les populations et les policiers. J’ai accepté cette démarche parce que ceux avec qui ils allaient marcher sont majoritairement analphabètes et dès qu’ils verront leurs leaders au commissariat ils vont se dire ah, réellement, il n’y a plus de méfiance. Après cette rencontre, j’ai fait remonter par écrit à la Direction régionale de la police de Ségou le compte-rendu de mon entretien avec les leaders des manifestants.

Cependant, aussitôt après ces photos, certains ont interprété que je suis en train de lorgner la place de mon chef. Mais que ceux qui disent cela ne savent comment les promotions se font à la police, ils ne savent pas qu’il faut être commissaire principal pour être chef d’unité, tandis que moi je ne suis qu’un commissaire simple. Ce n’est pas tout, je n’ai que deux ans et 7 mois au poste d’adjoint tandis que certains ont fait 6 ans. Donc je ne peux pas brûler les étapes. Et ces photos avec les leaders des manifestants ont eu l’effet escompté car le lendemain de notre rencontre, les populations ont commencé à nous apporter des affaires de vol ou des différends entre elles. Elles se rendaient régulièrement à la police. Aussi, tout ce que je faisais, j’appelais le commissaire Tounkara qui était toujours à Bamako pour consultation pour lui rendre compte parce que c’est mon chef. Je faisais cela quotidiennement à partir de 20 h ou 21 h, parce que nous n’avons pas collaboré dans la méfiance. Souvent il me donnait même des conseils. Ce n’est pas tout ! Avant de recevoir les leaders des marcheurs, je l’ai appelé pour prendre son avis et ses conseils. Il m’a dit que c’est une bonne proposition, que lui-même allait me suggérer cela, Dieu est témoin.

C’est ainsi que les populations ont repris le chemin du commissariat. Aussi, après notre rencontre avec les ténors des manifestants, j’ai tenu à mettre tous les policiers de Niono au même niveau d’information en convoquant une réunion au commissariat. Je leur ai expliqué tout ce qui a été dit avec ces leaders en question. Lors de cette rencontre, je pense que personne ne m’a reproché quelque chose par rapport à cette démarche. Mais j’ai fait sciemment en répétant à quatre reprises que le commissaire Issiaka Tounkara est et demeure le chef d’unité de Niono et je suis son adjoint.

Pourquoi cette insistance ?

Parce qu’au commissariat de Niono, il y avait des éléments proches du défunt commissaire, qui n’avaient d’égard que pour le regretté Issiaka Tounkara.

C’est-à-dire ?

Il y a des éléments, un au niveau des services de carte d’identité, notamment l’adjudant Sékou Kéïta, un autre au niveau du RG, Mamadou Z. Sanogo, et le chef peloton, Mahamadou Djatta, qui n’avaient de respect pour personne au commissariat de Niono en dehors du défunt commissaire. Cette attitude avait entretenu une atmosphère austère au sein de ce commissariat entre les policiers eux-mêmes créant des méfiances entre policiers.

Vous savez que ce n’était pas intéressant de travailler dans ces conditions. Pour preuve, lorsque Tounkara était toujours à Bamako, ces gens-là que j’ai cités ont convoqué une réunion quelque part en ville avec certains policiers au prétexte de soutenir Tounkara. C’est en faisant mon sport dans la ville que j’ai été surpris de voir ce rassemblement de policiers dans la ville. C’est ainsi que j’ai appelé mon directeur régional à Ségou pour lui rendre compte. Aussitôt, il m’a dit de prendre des mesures disciplinaires contre eux, mais je me suis passé de ces sanctions. Ainsi, après cette rencontre avec les manifestants, nous avons fait deux semaines, tout se passait normalement, mais le 18 septembre, aux environs de 21 h moins, lorsque j’ai appelé le commissaire pour le compte rendu quotidien des affaires traitées dans la journée, il m’a dit : “Adjoint, très bien, mais présentement je suis moi-même à Niono”. J’ai commencé à prendre peur.

Il ne vous avait pas informé qu’il allait prendre le départ pour Niono ? Par ailleurs, pourquoi avez-vous pris peur ?

Il ne m’avait pas informé. Pas même la Direction générale de la police qui m’avait fait venir ici pour gérer la situation . J’ai pris peur parce que je savais ce qui se disait en ville. Vous savez, après l’incident, il y a eu un moment des rumeurs que le commissaire allait revenir incessamment de Bamako, le maire me l’a demandé lors d’une réunion. J’ai dit à l’édile que je ne suis pas au courant, mais que c’est très difficile que le commissaire prenne le départ pour Niono sans que je ne sois informé soit par lui-même soit par la Direction générale. Et j’ai dit au maire que dès que j’aurais des informations, je vais partager avec lui pour qu’on soit au même niveau d’information. Mais cela avait trouvé que les manifestants avaient dit au maire également que si jamais le commissaire Tounkara remettait les pieds ici à Niono, il aura des problèmes et qu’il n’en sortira pas sain et sauf. Le maire m’a rapporté cela.

Après cette rencontre avec lui, j’ai tout rapporté au téléphone et par écrit à la direction régionale. Je ne peux pas faire plus que ça. Voilà les raisons pour lesquelles j’avais peur. Et la même nuit où le commissaire Tounkara est rentré aux environs de 22 h 55, j’ai été informé par le chef du Renseignement général de la police de Niono, que Sékou Coulibaly dit Formidable a mis sur sa page Facebook que le commissaire est rentré à Niono que donc la lutte continue.

Aussitôt après, j’ai appelé le maire pour qu’il invite les leaders des manifestants à l’apaisement. De mon côté, comme j’avais les contacts de certains meneurs, j’ai essayé de les joindre aussi. Parmi ceux que j’ai appelés, il y a Adama Coulibaly (que je n’ai pas eu) et Nouhoum Cissé. Je leur ai dit de parler avec leur camarade Formidable de rester calme. Que tout compte fait, le maire va les revenir. C’est le matin de l’incident que j’ai su que les choses étaient vraiment sérieuses parce que je recevais de partout des appels des jeunes. Mais toujours, je leur disais de rester calme, que le maire allait les revenir. Parce que je ne peux pas dire plus, car n’ayant aucune information, moi aussi je ne pouvais tenir des propos qui pouvaient se retourner contre moi ou mes collègues car le commissaire est venu sans que je ne sois informé, donc je ne peux pas dire du n’importe quoi.

Toujours dans la matinée du jeudi 19 septembre, un animateur de la Radio Kayira du nom de Mamy, dans une émission radiophonique, a dit qu’ils ont appris que le commissaire est venu à Niono, mais qu’il va marcher sur leurs cadavres pour diriger ce commissariat. J’ai aussitôt cherché l’audio de cette émission que j’ai envoyé à un de nos grands chefs, le même matin, à Bamako. Mais je ne vous dirai pas le nom. C’est fait vers 7 h. Cela a trouvé que le commissaire n’était pas encore dans son bureau. Et au chef, j’ai dit que cette affaire ne concerne pas le commissaire Tounkara seul, mais que si jamais ces gens-là attaquent le commissariat, c’est les vies de tous les policiers de Niono qui seront en danger. Je me suis limité à ça.

Mais à son retour de Niono, qu’est-ce que le commissaire vous a dit ?

Evidemment, nous avons eu un briefing avec lui entre 9 h et 10 h dans son bureau, toujours dans la matinée du jeudi, il m’a dit qu’il a été appelé par le directeur régional de Ségou pour prendre notre dotation et que le directeur lui a dit en ces termes : “Fonce à Niono”. Bon comme c’était un briefing entre cadres, un des nôtres du nom d’Adama Diallo a demandé d’élargir ce briefing à tout le reste du groupe parce que tout le monde voulait savoir le contenu du message. Ce qu’il nous a dit, entre cadres, c’est la même chose qu’il a dit aux autres.

Aussitôt nous sommes convenus avec le commissaire et quelques cadres d’aller voir le maire pour lui expliquer la situation. Sur place, le commissaire Tounkara a appelé le maire. Cela a trouvé que celui-ci était en réunion avec les manifestants. Après cette réunion, le maire a rappelé le commissaire, l’invitant à la préfecture. Je suis parti avec lui dans un pick-up. Arrivés sur place, nous avons appris que les manifestants ont envahi la ville et commençaient à se masser par petits groupes devant le commissariat. Sachant que la cible principale était le commissaire Tounkara, le sous-préfet de Nampala a proposé au commissaire de rester à l’abri à la préfecture. Chose que nous avons tous approuvée. C’est comme ça je suis retourné au commissariat et j’ai trouvé que les manifestants avaient envahi les rues et commençaient à se regrouper autour du commissariat. Pour la marche du 19 septembre, il faut préciser que les organisateurs ont fait appel à presque tous les villages environnants de Niono. Pour preuve, le jeune qui est décédé côté manifestant n’est pas de Niono ville. Il est de Molodo, qui se trouve à 8 km de Niono.

Entre-temps, sur le chemin du retour, le directeur régional m’appelait pour que je parle aux manifestants car il m’avait aussi encouragé à rester en contact avec ces gens-là, de ne pas couper le pont avec eux. C’est ce contact que certains ont interprété comme une forme de complicité. Moi je ne me reproche rien dans ma démarche avec eux et celui qui doute de mes propos et de tous les actes que j’ai posés dans cette affaire peut faire une réquisition sur mon numéro de téléphone. Je ne suis rentré dans aucun acte subversif. Quand ces gens voulaient marcher le 8 et le 14 septembre, est-ce que j’étais à Niono ? C’est grâce à moi que ces marches ont été annulées.

Ce que j’ai fait ici à mon retour, n’importe quel policier à ma place allait agir de la sorte. A savoir, rencontrer les acteurs de ces contestations pour faire baisser la tension. Même si tu es sorti de La Sorbonne, si tu n’avais pas agi de la sorte, tu ne pouvais pas avoir un terrain d’entente avec ces gens. Après avoir obtenu le report de la marche, j’ai demandé de former une délégation pour qu’on aille voir le jeune blessé, suite à l’interpellation de notre camarade, et lui présenter nos excuses parce que nous avons appris que les manifestants ont porté plainte contre notre camarade policier qui a fait ce contrôle de vignette. Et c’était vrai.

Nous avons appris que votre camarade a subi même une sanction disciplinaire, est-ce que vous confirmez cette information ?

Je confirme. Mais, pour moi, le plus important c’était de restaurer la confiance entre la police et la population. C’est pourquoi, suite à ma proposition, j’ai informé le maire de Niono et mon directeur régional qu’on voulait rendre visite au jeune blessé. J’ai aussi informé le commissaire Tounkara qui était à Bamako.

Lui aussi a apprécié l’initiative et a même envoyé 100 000 Fcfa comme contribution afin qu’on donne ce montant au jeune blessé. C’est vrai que je n’étais pas dans la délégation pour rendre visite au blessé, mais j’ai désigné quelqu’un qui est parti me représenter sur place.

Les parents du jeune blessé ont beaucoup apprécié ce geste. C’est en ce moment que j’ai invité à mon tour le maire afin qu’il parle aux manifestants pour retirer leur plainte dans l’optique que notre camarade puisse revenir faire son travail. Et j’avais acquis l’accord de principe des manifestants par rapport au retrait de la plainte. Et la dernière étape de ma démarche de normalisation était d’organiser une grande fête entre les policiers et ces gens-là au cours de laquelle on allait leur demander de fumer le calumet de la paix avec le commissaire Tounkara. C’est ma première fois de faire cette révélation, mais quand j’entends dire ça et là que je suis complice de ces gens, ça me blesse au plus profond de moi-même. Mais je suis un chrétien de foi et je crois en Dieu. Je me limite à ça.

Avant d’aller loin, lorsque vous avez laissé le commissaire à la Préfecture, comment et pourquoi il s’est retrouvé ensuite au commissariat ?

Il est revenu de lui-même de la Préfecture du Commissariat, mais je ne sais pas pourquoi et comment. Vous savez, lorsque je l’ai vu dans l’enceinte du commissariat, j’étais surpris. Je lui ai dit est-ce qu’on ne t’avait pas conseillé de rester à la Préfecture ? Parce que s’il n’était pas au commissariat on pouvait faire visiter les locaux du service avec les manifestants en disant qu’il n’était pas sur place et ils allaient retourner. Mais tant qu’il était sur place, ils allaient continuer à nous attaquer.  Malheureusement, c’est ce qui s’est passé. Parce que lorsque nous avons été envahis par les manifestants, qui ont commencé à nous attaquer de tous les côtés, mon directeur régional m’a appelé pour que j’informe les manifestants que leur doléance est acceptée. Mais cette décision était le médecin après la mort (2 fois) car on n’avait plus d’interlocuteur. Vous savez, c’est comme ça que le monsieur a été tué gratuitement en laissant derrière lui sa femme et ses enfants. Parce que lorsque les manifestants se sont postés tout autour du commissariat, personne n’est rentré dans son bureau.

Ils se sont mis à nous jeter des cailloux de part et d’autre. Nous avons fait usage de gaz lacrymogènes jusqu’à épuisement de tout le stock dont on disposait. On n’avait plus rien pour se défendre.

Le commissaire a appelé en vain la Garde nationale qui est à 400 m du commissariat, les FAMa qui sont en renfort à Niono qui n’étaient aussi loin. Personne n’est venu à notre secours pour nous sortir des mains de ces gens-là. Comme seule réponse, le sous-lieutenant des FAMa nous dit qu’il n’a pas reçu d’instruction pour intervenir et la gendarmerie, qui se trouve à environ moins de 100 mètres du commissariat (NDLR : dans la même rue), a envoyé trois hommes.

Vous dites trois hommes ?

Oui seulement trois personnes ! Mais pour eux, c’est compréhensible car la plupart de leurs éléments étaient partis en renfort quelque part. Et pourtant les manifestants étaient au nombre de 600 personnes aux environs de 14 h et nous, quelques personnes seulement, on n’avait que des pistolets mitrailleurs (PM) pour nous défendre.

C’est pourquoi vous avez fait usage de ces armes comme l’ont dit certains ?

Jamais au grand jamais nous n’avons utilisé les PM contre ces manifestants. Le commissaire Tounkara, jusqu’à sa mort, n’a pas souhaité cela. Sinon, si on avait utilisé ces armes on pouvait les disperser et la vie du commissaire Tounkara allait être épargnée.

Par conséquent, du côté des manifestants, les dégâts allaient être énormes. Mais il nous a donné l’instruction ferme de ne pas faire usage de ces armes.

Vous dites n’avoir pas fait usage d’arme et pourtant un manifestant a été tué par balles ?

Je vais y revenir. A ce sujet, je ne sais pas qui a tué ce jeune, mais ce qu’il faut savoir, c’est que les manifestants étaient armés. Au niveau de notre poste de contrôle, ils ont pu récupérer deux PM et c’est avec l’une de ces armes qu’ils ont tiré sur le commissaire Tounkara.

Vous voulez dire qu’il n’a pas été lynché, mais tué par balle ?

Oui bien sûr ! Il a été tué par balle par un manifestant et avec notre propre fusil, un PM. Vous savez, lorsqu’on n’avait plus rien pour notre défense, les manifestants ont fait des ouvertures au niveau des murs et ont envahi le commissariat. On a caché le commissaire. Lorsqu’on faisait cela, un manifestant a aussi crié qu’il va dénoncer sa cachette. C’est en ce moment que nous avons tous su qu’il n’y avait plus d’échappatoire. En ce moment, le commissaire Tounkara s’est retourné vers moi, il m’a dit: “Adjoint, ils vont nous tuer tous aujourd’hui”. Je le comprenais parfaitement, parce que tous ceux que nous avons appelés à l’aide à savoir les FAMa et la Garde nationale ne sont pas venues. En retour, je lui ai dit : “Mon commissaire, on va s’en sortir !”. Mais très consciencieusement, on ne savait pas comment on pouvait être sauvés. C’est pourquoi nos camarades se sont mis, certains à appeler leur mère pour les excuser, d’autres leurs femmes. Les gens disaient que c’étaient leurs derniers instants. C’était vraiment pitoyable. Moi-même j’ai essayé d’appeler ma femme, je ne l’ai pas eue, mais elle m’a rappelé lorsque j’étais dans le feu de l’action. Je ne pouvais pas décrocher.

Lorsque nous avons pris connaissance que personne ne viendra nous sauver aux environs de 16 h, c’est en ce moment que nous avons cherché à sortir du commissariat en traversant les manifestants avec des tirs en l’air pour nous réfugier dans la cour de la gendarmerie, qui se trouve à moins de 100 mètres de nos bureaux. En sortant, on avait formé un rang, on continuait toujours à tirer en l’air et les manifestants reculaient. C’est au cours de cette opération de sortie, parce qu’on était environ une dizaine de personnes, qu’un manifestant a visé et puis a atteint par balle le commissaire au niveau de sa poitrine.

La balle a traversé sa poitrine, mais aussi le bras de celui qui le suivait directement. C’est l’une des deux armes dérobées au niveau du poste de contrôle qui a été utilisée contre le commissaire. Lorsque la balle a atteint le commissaire, le sergent-chef Abrahamane Séyan Kéita l’a porté pour courir avec lui, mais quelques secondes seulement, il est décédé sur le champ. Mais Séyan a eu une fracture et nous autres avons pu nous réfugier à la gendarmerie.

Est-ce que vous avez perdu d’autres hommes ?

Non, c’est le commissaire qui est tombé et nous avons enregistré également de nombreux blessés dont moi-même et des pertes en matériels, à savoir 5 véhicules dont deux pick-up. Les voitures, les motos de nos camarades, ont été tous brûlées. J’ai perdu un ordinateur qui contient toutes les affaires du commissariat. Je sais que ça n’a pas été brûlé, ça se trouve en ville ici à Niono.

Nous avons appris que les manifestants se sont bien servis dans votre magasin d’armement ?

Non, ils n’ont pu mettre à sac le magasin d’armement qui a été sécurisé par les gendarmes. Les gendarmes sont partis avec toutes les armes, mais les manifestants ont pu prendre des munitions. Nous n’avons pas jusqu’à présent pu récupérer une arme dérobée au niveau du poste de contrôle. Celle-ci demeure introuvable.

Quelle est aujourd’hui la situation sur le terrain ?

Ces événements ont été un regret total pour les manifestations. Vous avez vu, hier (27 septembre) seulement lors de la visite du Ministre, les populations sont venues exprimer leur regret et demander pardon au Ministre. Sincèrement, ce qui s’est passé à Niono ne devait pas arriver, ça pouvait être évité. Ça pouvait être évité, je le répète encore.

A la date d’aujourd’hui (28 septembre), combien de personnes ont été interpellées en lien avec ces événements ?

Nous avons déjà interpellé près de 70 personnes parmi lesquelles des jeunes et des vieilles personnes de 63 ans. A ne pas oublier que nous cherchons aussi certains vieux de 65 ans qui ont financé ces manifestations. Ces gens-là sont en fuite.

Où en est-on avec Sékou Coulibaly dit Formidable ?

Il est toujours en fuite. Aussitôt après le drame, il est parti pleurer à la gendarmerie, qu’il a été débordé par les manifestants, qu’il n’a jamais pensé que ça pouvait aboutir au drame. Mais par contre, lorsque le commissaire a été tué et que nous avons pu rejoindre la gendarmerie, certains manifestants ont conduit en sécurité certains de nos camarades à la gendarmerie, comme le commandant Karim Dembélé. Il n’a même pas couru, il a marché pour rejoindre les autres à la gendarmerie.

A vous croire, leur cible c’était juste le commissaire ?

En tout cas, c’est l’attitude qu’ils ont montrée parce qu’après le commandant Karim Dembélé, les manifestants ont conduit aussi à la gendarmerie une femme policière.

Après ce drame, nous avons appris que le renfort du Gms venu de Bamako a passé à tabac les gens sans distinction et certains parlent même de bavure ?

A ce niveau, je peux dire qu’il n’y a pas eu de bavure. Le commandant adjoint du Gms est venu ici 24 h après le drame pour superviser les opérations. Il a donné la consigne ferme de ne brutaliser personne. C’est ce qui s’est passé.

La Radio Kayira a été incendiée, c’est l’œuvre de qui donc ?

Moi aussi j’ai reçu l’information comme vous. Mais si vous voulez avoir d’amples informations, allez-y voir le commandant de brigade de la Gendarmerie de Niono, parce que c’est lui qui a envoyé ses éléments pour le constat.

Et le moral ?

Le Ministre est passé ici hier (ndlr : 27 septembre). Il nous a beaucoup consolés et nous a rassurés que cet acte-là ne va pas rester impuni. Il a dit que tous ceux qui sont impliqués vont répondre de leurs actes. Je précise aussi que parmi ceux qui étaient dans ces manifestations ou ont soutenu ce mouvement, il y a des gens comme Madoublen, qui ont des gros moyens, qui gèrent des centaines de millions Fcfa par an. Mais, aujourd’hui, ces gens-là sont tous en fuite. Quel que soit Alpha, le jour où ils vont revenir, ils seront interpellés. Le jour de ces manifestations, nous avons eu des informations, comme quoi, certains manifestants disaient aux autres : “Quand on vous blesse, on va prendre en charge vos frais d’ordonnance.” Nous avons interpellé beaucoup de ces personnes.

Aussi, après le drame, l’entrepreneur a fait l’inventaire des dégâts au niveau des batiments, il nous a fait savoir que si on doit faire la rénovation totale du commissariat, ça va prendre deux mois. Mais s’il s’agit de construire le poste de police et rénover le bâtiment, ce sera un mois. Je ne sais pas ce qui a été décidé. Mais je sais que, d’ici là, on va aménager un endroit pour la population afin de faire des cartes d’identité pour les citoyens et continuer le reste du travail par rapport à l’enquête.

Votre mot de la fin ?

Ce que je vais vous demander, c’est de prier pour mon commissaire. C’est quelqu’un que je ne vais jamais oublier. C’est vrai que nous avons tous nos qualités et nos défauts, mais force est de reconnaître que c’est un homme de rigueur et de principe dans le travail.  Souvent, je le taquinais en lui disant que je vais chercher une mutation pour quitter Niono. Il me disait que lui aura bientôt 5 ans ici et que moi qui n’ai que deux ans et quelques mois, je cherche à partir. Mais sincèrement, à vrai dire, je cherchais à quitter Niono et j’ai même saisi le directeur du personnel de la police, Mamoutou Dembélé, à maintes reprises.

Je fais tous ces rappels pour couper court aux propos de certaines personnes qui disaient que je convoitais le fauteuil du commissaire Tounkara. Loin de là, loin de là !

Propos recueillis à Niono par notre envoyé spécial Kassoum THERA

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