Trois questions à Ernestine Ronai, pionnière de la lutte contre les féminicides

L’un des objectifs du Grenelle des violences conjugales, qui commence le mardi 3 septembre à Matignon, est de réfléchir au fléau des féminicides. De nombreuses militantes féministes saluent cette concertation qui va donner, espèrent-elles, un coup de projecteur sur un grave problème de société. Mais ce qu’elles réclament avant tout, ce sont des actions immédiates et des moyens financiers.

Ernestine Ronai est membre du Haut Conseil à l’égalité femmes-hommes. Elle préside aussi l’Observatoire des violences envers les femmes en Seine-Saint-Denis, première structure de ce type en France qu’elle a fondée en 2002.

RFI : Par quoi, selon vous, faudrait-il commencer pour enrayer le phénomène des féminicides ?

Ernestine Ronai : Il faut d’abord changer les mentalités. Rien ne bougera tant que la parole des femmes ne sera pas prise au sérieux. Dès les premières violences, dès que la femme les révèle aux travailleurs sociaux, aux forces de sécurité, aux magistrats ou aux médecins, il faut la croire. Autrement dit, face à la présomption d’innocence accordée à l’agresseur, il faut une présomption de crédibilité pour la victime.

Seulement 19 % des femmes victimes portent plainte. Cela veut dire que 81 % ne le font pas. Pourquoi ? Il existe pourtant des mesures pour les protéger…

Le dispositif juridique existe en effet, mais il n’est pas suffisamment appliqué et les femmes le savent. L’ordonnance de protection permet, même si on n’a pas porté plainte, d’être protégé avec ses enfants. Lorsqu’on a porté plainte, l’éviction du mari violent du domicile conjugal est aussi prévue par la loi. Le téléphone « grave danger », qui permet de bénéficier d’une assistance immédiate grâce à une touche spéciale, existe également et il sauve des vies. En France, il y en a 500 actuellement; il en faudrait trois fois plus. Le bracelet électronique d’éloignement interdisant au porteur de dépasser un certain périmètre, très utilisé en Espagne, est une autre mesure qui pourrait être imposée en France aux multirécidivistes des violences conjugales.

Pour quelles raisons cet arsenal de mesures est-il si peu utilisé ?

Ces dispositifs ne sont pas mis en œuvre parce que les magistrats, les policiers, les travailleurs sociaux ne sont pas assez formés sur les questions de violences faites aux femmes. Il faut les former de toute urgence. Il faut aussi que les associations, les forces de sécurité et la justice aient davantage de moyens pour mieux prendre en charge les femmes victimes. Selon le Haut Conseil à l’égalité, tous les ans, 506 millions d’euros seraient nécessaires pour protéger celles qui portent plainte, un milliard d’euros pour toutes les femmes en danger. La France ne dépense actuellement que 79 millions d’euros par an pour cette cause.

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