Didier Combeau, politologue spécialiste des États-Unis : « Ce n’est pas suffisant pour faire disparaître les armes qui prolifèrent »

Trois questions à Didier Combeau, politologue spécialiste des États-Unis, chercheur associé à l’Institut des Amériques, auteur de « Polices américaines » (Gallimard, 2018).

Pourquoi après chaque tuerie de masse aux États-Unis la législation sur les armes n’évolue-t-elle pas vers plus de contrôle ?

La réponse politique ne peut pas arriver, d’abord parce que le gouvernement fédéral n’a pas l’autorité pour réglementer les armes. La réglementation de la détention et du port dépend des États fédérés, donc les lois sont différentes dans tous les États, plus ou moins libérales, car elles ne sont jamais très strictes. Tout ce que peut faire l’État fédéral, c’est réglementer le commerce. Ce n’est pas suffisant pour faire disparaître les armes qui prolifèrent. Les propositions de loi qui sont sur la table répondent à peu près à l’état de l’opinion publique. Si on demande à l’opinion publique si elle est en faveur d’une réglementation des armes à feu, les deux tiers des Américains disent oui. Si par contre on leur demande s’ils sont en faveur de l’interdiction de certaines armes, comme les armes de poing, pistolets ou revolvers qui sont les armes les plus dangereuses, là c’est à peu près un tiers des Américains qui se disent en faveur d’une interdiction. Donc, les propositions de loi essayent de ménager la chèvre et le chou, en quelque sorte de permettre le droit aux armes tout en essayant d’interdire l’accès aux armes à des catégories de population qu’on jugerait comme dangereuses.

Par exemple avec un contrôle des antécédents psychiatriques et judiciaires, qui existe déjà pour les armes neuves ?

La proposition de loi qui est sur la table actuellement est d’étendre ce contrôle des antécédents psychiatriques et judiciaires aux ventes d’armes d’occasion. Cela dit ces contrôles d’antécédents sont très difficiles à mener, parce que le FBI qui est chargé de les mener a des fichiers trop lacunaires, du fait encore une fois de la structure fédérale du pays. Et puis lorsque le candidat à l’achat d’une arme est très jeune, il est difficile d’avoir des antécédents judiciaires. Ça peut être la première occurrence grave d’un problème psychiatrique. Enfin, pour qu’il y ait des antécédents psychiatriques, il faut que les personnes aient été internées d’office par une décision de justice. Donc il faut que le cas soit très grave en quelque sorte. Donc ce n’est pas suffisant pour éviter des fusillades perpétrées par des gens qui ont des problèmes psychiatriques.

La tuerie d’El Paso, où la police examine la piste du racisme, est traitée comme un cas de « terrorisme intérieur », a annoncé la justice fédérale. Désigner les tueries de masse comme des actes terroristes peut-il faire avancer le débat sur la réglementation des armes ?

L’essentiel du terrorisme aux États-Unis, c’est le terrorisme intérieur. Ce sont des problèmes liés à l’immigration et au racisme, ça peut être des problèmes d’attaques de cliniques qui pratiquent des avortements, ça peut être des défenseurs des animaux qui s’attaquent à des restaurants. Mais parler de terrorisme est comme toujours à double tranchant, rappelez-vous que Donald Trump avait dit que si les gens qui étaient au Bataclan avaient été armés, ils auraient pu mettre fin à la fusillade plus rapidement. Donc le fait de parler de terrorisme peut aussi être un levier pour dire que les citoyens honnêtes doivent être armés pour que l’on puisse se défendre des attaques terroristes qui peuvent survenir n’importe quand et n’importe où.  Lorsque l’on parle d’autodéfense, de ce côté de l’Atlantique on imagine une envie de défendre ses possessions ou sa famille contre vents et marées de l’intérêt général. Alors qu’aux États-Unis, ce n’est pas tout à fait ça. Le fait d’être armé et de pouvoir lutter contre la délinquance et la criminalité fait partie d’une sorte d’engagement citoyen. Aux États-Unis, la police n’est pas conçue comme en France, comme une émanation de l’État. On considère aux États-Unis que la police ce sont des gens payés pour faire un travail qui appartient à chaque citoyen. C’est pourquoi il est très difficile de réglementer les armes à feu. Car en même temps on considère qu’un citoyen honnête avec une arme c’est quelque chose de positif.

Propos recueillis par Nicolas Sanders

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