L’Ukraine, un monstre agricole aux portes de l’UE

Champion en production, leader à l’export, l’ancien grenier à blé de l’URSS n’a pourtant pas encore dévoilé tout son potentiel (première partie). Alors qu’au sein de l’Union européenne, particulièrement en France, les producteurs céréaliers froncent les sourcils, les Ukrainiens eux voudraient voir l’UE s’ouvrir davantage (deuxième partie). Les traités d’association entre l’UE et divers pays ou zones économiques se sont multipliés ces dernières années. Celui entre Bruxelles et Kiev doit être renforcé lors d’un sommet ce lundi 8 juillet. L’Ukraine est-elle un partenaire ou bien un concurrent ?

Bzzzz. Un énorme insecte métallique et nerveux s’élève à la verticale. Devant lui, Vladimir Kravtsov est concentré sur ses commandes et sur son téléphone portable qui lui sert d’écran de contrôle : il voit ce que son drone survole, des champs et des bâtiments agricoles essentiellement. La bête est sensible aux injonctions télécommandées. « Il peut voler jusqu’à 100 km/h et 350 mètres de haut », s’émerveille le pilote, qui est surtout directeur de la production à AgroRégion, et accroc aux tableurs Excel et aux diapos.

Les technologies au service de la rentabilité

Basée à quelques encablures de l’aéroport de Kiev, cette filiale d’une entreprise suédoise – East Capital Holding, dont le fonds avoisinait les six milliards de dollars en 2007 lors de l’achat – gère près de 35 000 ha de cultures répartis dans quatre oblast (régions). C’est un peu le prototype de l’agroholding, nom de ces gigantesques exploitations issues du partage des terres à la fin de l’ère soviétique. Autant que la taille, qui dépasse les 600 000 ha pour la plus grande d’entre elles, c’est aussi leur fonctionnement qui définit ces agroholdings : elles contrôlent toute la filière, de la production des matières premières à la mise en marché, en passant par la transformation, une étape clé pour la valeur ajoutée du produit d’export. Elles seraient près de 150 au total et AgroRégion est actuellement 44e au classement. Elle emploie 450 personnes et produits des céréales classiques, maïs (43% des terres), seigle, blé, soja, tournesol, colza, après avoir abandonné l’élevage en 2008 (et licencié près de 2000 personnes sur 2500).

Cette même année, AgroRégion produisait 3,4 tonnes par hectare (t/h) de maïs ; ces quatre dernières années, le rendement moyen s’établit à 9,35 t/ha – 11 tonnes en 2018 -, comparable aux productions françaises. « Les explications de cette progression sont multiples, explique Vladimir Kravtsov, les terres, la météo, les équipes et équipements… »

Pour produire sur de telles immensités, l’utilisation de nouvelles technologies est de plus en plus répandue en Ukraine. « Nous concentrons effectivement nos efforts sur ces moyens modernes. On teste les nouveautés et on mesure tout, absolument tout ce qui est mesurable : le relief, la terre, où il faut semer ou moins semer, etc. Je viens de la finance et quand je suis arrivé, je ne comprenais pas comment on pouvait évaluer un champ de 100 ha sans drones. Depuis les airs, on voit tous les problèmes [voir diaporama photos en bas d’article]. Regardez les chiffres : on produit huit tonnes de plus à l’hectare aujourd’hui. » Et d’entreprendre un rapide calcul de retour sur investissement : plus de 13 millions d’euros de bénéfices. La compagnie gagne aujourd’hui 475 $/ha, toutes cultures confondues.

Les drones sont l’outil ultime de ces agriculteurs 2.0, mais il y a aussi les tracteurs équipés de trackers GPS, qui génèrent des économies drastiques en carburant, ceux qui mesurent la dureté du sol pour savoir à quelle profondeur planter, ou encore les pulvérisatrices intelligentes qui détectent les mauvaises herbes et lâchent les produits phytosanitaires – qui comptent parmi les plus principaux postes de dépenses pour une entreprise agricole – où bon moment, au bon endroit sans gaspillage. Consciente des marges de profit possibles, AgroRégion ne lésine pas sur les investissements en machinerie et outils technologiques. « On a environ 100 $/ha de dépenses en machines, chiffre encore Vladimir Kravtsov. La différence peut se chiffrer à plusieurs milliers de tonnes de récolte. Dans l’agrobusiness, c’est facile d’être plus efficace mais ça demande des investissements. » Seulement 10% des exploitations ont recours aux nouvelles technologies.

Sur cette image satellite, les ingénieurs identifient la concentration de semences sur un champ de maïs (zones rouges problématiques, 60 000 graines/ha, zones vertes bonnes 84 000 graines/ha).AgroRégion

« L’efficacité » passe aussi par des économies de main d’oeuvre, ajoute de lui-même le cadre. Il dévoile un énième tableau Excel avec la grille de salaires des employés. À poste équivalent (conducteur de tracteur), ceux-ci varient de 200 à 1 200 dollars « pour le meilleur d’entre eux », avec une moyenne de 577 dollars. En moyenne, le salaire d’un agriculteur ukrainien est de 220 dollars par mois. « Nous préférons embaucher un type au lieu de trois mais le payer trois fois plus. » Étant donné cet élément-clé du coût de production, la compétitivité penche sans surprise du côté ukrainien.

L’exemple d’AgroRégion permet de saisir à la fois la conception de l’agrobusiness véhiculée par les agroholdings et le potentiel de développement qu’il reste encore à l’Ukraine, vaste puissance agricole en réveil.

Puissance productrice…

Car en matière première agricole, l’Ukraine n’est pas née de la dernière pluie, dans tous les sens du terme. Considérée jadis comme le grenier à blé de l’URSS, comme le rappelle la couleur jaune du drapeau, elle a progressivement retrouvé, avec son indépendance, la lucidité sur son potentiel, ses atouts et ses faiblesses.

Les conditions climatiques sont favorables depuis plusieurs décennies et notamment ces dernières années. L’impact du réchauffement climatique reste cependant difficile à prévoir dans ce pays aux saisons très marquées. Par exemple, une culture majeure comme le tournesol s’accommode bien de la sécheresse et pourrait grignoter des espaces, mais ce serait alors détriment du maïs, gourmand en eau.

Un atout naturel réside dans la qualité exceptionnelle des terres. Le pays compte 42 millions d’ha de surface agricole, soit 70% du territoire, dont environ 33 à 36 millions de terres arables, le tiers de la surface cultivable de l’UE !

Or, près de la moitié de ces terres sont dites noires ou de tchernoziom : l’un des sols les plus fertiles au monde, en raison d’une forte concentration d’humus (minéraux comme le phosphore ou la potasse). Il est à la fois capable de conserver l’humidité plus longtemps qu’une terre sableuse et permet de diminuer l’utilisation d’engrais. Il y en a peu de la sorte ailleurs dans le monde : 25% du tchernoziom est en Ukraine. Sur les 35 000 ha loués par AgroRégion, 40% en sont. « La différence de rendement est claire. En maïs par exemple, elle peut aller jusqu’à 2 t/h en plus », détaille Vladimir Kravtsov.

Conséquence, le pays s’est récemment hissé au rang des champions de la production céréalière et bat fréquemment ses records : 66 millions en 2016, 70 en 2018. Ce record vient du maïs (35 millions de tonnes, contre 5 il y a dix ans !) et du blé (25 millions). L’Ukraine est également productrice d’orge, de colza, de tournesol (qu’elle transforme elle-même), de betterave à sucre, mais aussi de volaille et de lait, deux secteurs qui devraient émerger dans les prochaines années, prévoient les observateurs. « Nous visons 100 millions de tonnes de céréales d’ici cinq ans », lance Alex Lissitsa, président de l’association des agroholdings ukrainiennes, lui-même patron d’IMK, l’une des dix plus grandes firmes du pays (136 000 ha, 22 millions de bénéfice net en 2016).

Dans son bureau d’une banlieue nord de Kiev, Serguey Feofilov, analyste du marché agricole régional et directeur d’UkrAgroConsult, une agence qu’il a fondée il y a 25 ans, est plus mesuré, même si les chiffres restent impressionnants : « On atteindra les 80 millions de tonnes de céréales produites en 2023 et 95 en 2030. Le problème sera de trouver les débouchés et les financements. »

… et à l’export

Pour l’instant, les débouchés sont bien là et tirent l’économie vers le haut. Agressive et compétitive, l’Ukraine s’est fait un nom dans le commerce mondial du grain et des huiles végétales : les produits agroalimentaires représentent 56 % des exportations du pays ; 35% de ces produits sont vendus à l’Europe, son deuxième marché après l’Asie ; elle est la première exportatrice d’huile de tournesol (oléagineux), la 4e pour le maïs et l’orge, la 6e pour le blé, dans la même cour que quelques géants comme le Brésil, la Russie… L’excédent commercial pour les produits agroalimentaires était de 17 milliards d’euros en 2017 et la part de l’agriculture et de l’in­dustrie agroalimentaire dans le PIB grimpait à 16-17 % en 2017, en nette augmentation par rapport aux années précédentes.

La force de frappe vient de la grandeur des exploitations qui émergent depuis une quinzaine d’années seulement. « Les dix premières agroholdings louent à elles seules trois millions d’ha de terre. Elles produisent entre 25 et 30% des céréales et en exportent entre 40 et 45%. Leur rôle s’accroît considérablement », remarque Serguey Feofilov. Sans compter que la population est rurale à 30% et qu’il y a une assise d’environ six millions de petites fermes et quelques dizaines de milliers de plus grande taille.

« Le secteur agricole, qui emploie près de 15 % des salariés, est devenu grâce aux exportations le principal fournisseur de devises et le moteur d’une économie présentant des signes d’amélioration en 2017 », écrivent deux spécialistes de la question, Nicolas Perrin et Alexis Grandjean, dans une note du Centre d’études et de prospectives (ministère français de l’Agriculture).

Des obstacles au business

Reste que les obstacles au développement sont importants et structurels. « Le problème numéro un, c’est le financement », répète en soupirant l’expert Serguey Feofilov. La faible politique agricole y est pour beaucoup. Jusqu’en 2017, les exploitants ne bénéficiaient d’aucune aide directe, ils jouissent d’un régime fiscal favorable, au travers d’une taxe agricole fixe unique très basse et d’un régime de remboursement de la TVA pour les productions exportées (régime supprimé en 2017). « Selon nos études, l’année dernière, les dépenses du secteur agricole représentaient 20,7 milliards de dollars alors que les aides publiques étaient 240 millions de dollars. C’est trop peu. » Un chiffre que nous avons pu recouper avec les chiffres officiels. « Et cet argent va directement dans la poche des oligarques », tance un connaisseur.

Par ailleurs, les rendements restent médiocres : 4,2 t/ha pour le blé par exemple en 2016 (contre 5,3 pour l’UE) et 6,6 pour le maïs (7,1 pour l’UE). Mais cette médiocrité est aussi calculée : cultiver sur de grandes surfaces coûte cher et il peut être plus rentable de moins produire. « Si les prix mondiaux des céréales augmentent, peut-être que les rendements augmenteront. » En outre, reconnaît Alex Lissitsa, « le niveau d’éducation est un de nos points faibles. » Les plus qualifiés ayant tendance à partir en Pologne voisine, les entreprises doivent mettre la main à la poche pour embaucher ceux qui restent.

Les infrastructures qui se modernisent lentement, qu’il s’agisse du transport ou du stockage, constituent un autre point noir pour le développement du secteur. Mais là encore, la nature a concédé deux avantages à l’Ukraine : son accès stratégique à la mer Noire et le long fleuve Dniepr qui l’alimente et peut servir de voie de transport de marchandises.

Enfin, l’étape de la transformation des matières premières n’est pas encore au firmament : « C’est notre objectif pour gagner en valeur ajoutée sur les produits, explique Serguey Feofilov.On a les capacités. Mais les importateurs préfèrent acheter la matière première et donner le travail de transformation à leurs entreprises, c’est plus intéressant. »

Une réforme de la terre annoncée depuis plusieurs années

Dernier ralentisseur majeur, le premier d’entre eux en réalité : le statu quo sur la réforme des terres. À l’indépendance en 1991, la moitié des terres ukrainiennes sont en jachères. Durant la décennie suivante, elles sont largement privatisées : 26 millions de terres sont distribuées aux anciens salariés des sovkhozes et kolkhozes, et 10 autres restent à l’État et aux collectivités. Depuis 2001, le marché du foncier agricole fait l’objet d’un moratoire qui interdit toute vente de terrain agricole. Une réforme foncière, politiquement très sensible, visant à ouvrir le marché des terres agricoles, est dite imminente mais régulièrement reportée en attendant, entre autres, l’établissement d’un cadastre accepté par tous. La situation ukrainienne actuelle est unique au monde.

Le système de répartition représente pour les propriétaires – souvent de modestes villageois – un revenu sûr et régulier (52 $/ha/an en moyenne). Les agroholdings se retrouvent parfois en concurrence entre elles et le prix des loyers augmente. Un frein économique, mais également un casse-tête juridique. AgroRégion a ainsi près de 17 000 baux de location à gérer. « Cela rend très compliquée toute possibilité d’harmonisation de l’organisation. Chacun avec ses conditions, ses exigences. Imaginez pour installer un système d’irrigation au milieu d’un champ. Si tout le monde accepte le projet sauf un, on ne peut pas mettre en place les canalisations », illustre Vladimir Kravtsov, à AgroRégion.

Véritable serpent de mer politique, la réforme de la terre est une question extrêmement compliquée où s’emboîtent des intérêts multiples. Ainsi, les dirigeants de grandes entreprises rencontrés disent attendre beaucoup de ces réformes. « C’est une simple façade,rétablit un spécialiste de la question. En réalité, ce statu quo est savamment entretenu par les oligarques eux-mêmes, car le rachat des terres ne ferait pas nécessairement leurs affaires. Ils voudraient une réforme adaptée à leurs besoins. »

Deux explications à cela. La première : chaque part foncière fait 3 ha. Il faudrait que l’entreprise puisse racheter des villages entiers pour posséder des champs ininterrompus. Or, parmi les grandes firmes, « la moitié est énormément endettée à cause de leur croissance rapide et de leur extension, affirme Kravtsov. Le rachat de terres supplémentaires leur coûtera à nouveau beaucoup d’argent. » La plupart, mêmes riches, ne le pourraient tout simplement pas.

La stimulation des investissements dans l’agriculture passe par l’ouverture du marché des terres, affirment de leur côté les institutions financières internationales, qui soutiennent ce changement. Parfois de manière très hasardeuse. Créée en 1992, l’agroholding Mriya n’a eu de cesse de se développer, s’attirant les faveurs d’investisseurs publics comme la Banque mondiale, jusqu’à exploiter plus de 300 000 ha en 2014. Ses caisses ont alors révélé un gouffre d’1,4 milliard de dollars. Recherché par Interpol pour fraude, son ex-président fut extradé par la Suisse vers l’Ukraine fin 2018.

→ À suivre : l’Ukraine, un monstre agricole aux portes de l’UE (2/2)

Un reportage réalisé avec le soutien de la Direction générale de l’Agriculture et du Développement rural de la Commission européenne. Cette publication n’engage que son auteur et la Commission n’est pas responsable de l’usage qui pourrait être fait des informations qui y sont contenues.

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