«Rétrogaming»: jouer aux anciens jeux vidéo, à quel prix?

Depuis quelques années, un marché parallèle des jeux vidéo rétro s’est développé, sous le nez des constructeurs qui tentent aussi de tirer profit de la nostalgie des « gamers ».

Au moment où l’E3, le plus gros salon du jeu vidéo de Los Angeles, ouvre ses portes ce 11 juin pour entrevoir l’avenir de l’industrie, où chacun redouble d’inventivité pour séduire toujours plus le public, d’irréductibles passionnés ou nostalgiques continuent de jouer aux jeux vidéo qui datent des années 1980 jusqu’au début des années 2000. On appelle cela le « rétrogaming ».

Ce loisir, qui se pratique depuis quelques années, connaît de plus en plus d’adeptes. Selon une étude réalisée en 2018 par Ipsos Connect et l’ISFE pour Gamesindustry, 49% des joueurs européens interrogés (en France, au Royaume-Uni, en Allemagne et en Espagne) affirment aimer revisiter les anciens jeux qu’ils ont découverts dans leur jeunesse, ou tout simplement découvrir pour les plus jeunes d’entre eux des jeux aux bruitages, aux musiques et aux palettes de couleurs symboles de toute une génération.

À Paris, un quartier est consacré aux jeux vidéo, premier marché culturel en France. Les boutiques de jeux vintage se situent en majorité sur le boulevard Voltaire, dans le XIe arrondissement, où elles se sont installées dans les années 1990. Si nombre d’entre elles ont fermé au fil du temps, certaines résistent encore et proposent aux passionnés ou néophytes des trouvailles dignes d’un grenier oublié où se côtoient les MarioSonicTetris ou Street Fighter.

Pierre est un passionné de « rétrogaming ». Il se rend dans ce quartier de temps à autre pour dénicher quelques pièces à ajouter à sa collection. Pour lui, c’est un véritable retour en enfance. La moindre partie devant sa console le ramène au temps de l’insouciance. Mais comme chaque passion, celle-ci à un coût.

La jungle des prix des jeux rétro

En boutique, face à ces milliers de jeux accumulés, il est difficile pour un novice de s’y retrouver. Et il y en a à tout les prix. On trouve des best-sellers à des prix bas (moins de 20 euros, selon les consoles), d’autres à prix moyens (compter entre 30 à 50 euros), et certains jeux plus confidentiels à des prix plus élevés. Ou bien, c’est l’inverse qui se produit. Mieux encore, on trouve des jeux présentés comme des reliques à des prix dépassant les centaines d’euros, bien au-delà du prix d’un jeu neuf actuel qui pourrait s’acheter entre 50 et 70 euros. Parfois, il est possible de trouver plusieurs exemplaires d’un même jeu à des prix différents.

La situation semble surréaliste. Pierre, avec ses yeux qui pétillent devant chaque rayon, apporte son éclairage. « Là, si les prix changent, c’est parce qu’ils sont d’origines différentes, dit-il. Ce jeu-ci est sorti en Europe. Là, c’est la version qui s’est vendue au Japon ». Agile comme un poisson dans l’eau, il montre du doigt d’autres jeux. « Là, le jeu est vendu sans boîte, ici avec la boîte, mais sans le manuel d’instruction et là, la boîte est complète ». Plus l’ensemble est complet, plus le prix grimpe, et le prix varie aussi selon l’origine géographique du jeu.

Des prix de jeux en fonction de l’offre et la demande

Mais comment ces prix sont-ils fixés ? « En fait, l’émulation s’est faite toute seule autour de l’offre et de la demande. C’est comme ça que le marché s’est fait », explique le vendeur d’une boutique du quartier qui souhaite garder l’anonymat. S’il ne veut rien confier sur la méthode employée pour appliquer des tarifs de base, il livre quelques détails : « Notre logiciel interne est programmé pour fixer régulièrement les prix en fonction de notre stock, s’il s’écoule plus ou moins vite. Cela nous permet d’ajuster les prix, les baisser comme les augmenter et suivre la tendance ».

Sur internet, les prix semblent fluctuer de la même manière. D’eBay en passant par Le Bon Coin, où les ventes sont assurées par des particuliers, les prix constatés sont aussi variés que ceux pratiqués dans les boutiques visitées, avec des tarifs plus bas en majorité. Mais là où le bât blesse pour ces boutiques de jeux vidéo indépendantes, c’est la concurrence des géants de la vente en ligne comme Amazon. Une concurrence jugée « déloyale ».

Un marché du « rétrogaming » qui n’est pas exempt d’excès

S’il confirme l’existence de ce système d’offre et de la demande, Damien Duvot, journaliste spécialisé dans le secteur et auteur de la chaîne YouTube L’Antre du Mea, en dénonce aussi les dérives. Il trouve dommage que certaines boutiques pratiquent ce qu’il appelle des « prix de vitrine ». Des jeux à prix très élevés pour faire croire aux badauds qu’ils ont une valeur marchande exceptionnelle. Mais il est plus dubitatif à l’évocation d’arnaques. « On ne peut pas vraiment dire que c’est une arnaque, puisque le secteur n’est absolument pas régulé ». En boutique, c’est un autre son de cloche. « Oui, certains prix peuvent être élevés… On réserve ces jeux-là, qui sont en parfait état avec leurs boîtes, aux gros collectionneurs qui sont passionnés. Si c’est simplement pour jouer, on va plus diriger les gens vers une version sans boîte qui sera moins chère, par exemple. On n’est pas là pour les plumer », se défend le vendeur.

Pour Damien Duvot, le prix d’un jeu d’occasion ne doit pas dépasser les prix d’un jeu neuf actuel et il alerte sur les enchères démesurées. « On se les échange comme des œuvres d’art en réalité. Il y a pas mal de jeux qui sont assez rares, qui ont subi des prix assez ahurissants. Certains jeux dépassent les 10 000 [dollars], certains vont jusqu’à 100 000. Ce sont des montants ridicules », juge-t-il.

En 2014, une cartouche NES « World Championships » a été vendue aux enchères pour la somme de 99 902 dollars (soit 87 933 euros). Elle est considérée comme la plus chère au monde.RFI/Frédéric Charpentier

Les grandes firmes du jeu vidéo entrent dans la danse

L’engouement pour le « rétrogaming » ne tarde pas à attirer les regards des constructeurs. Voyant le succès de ce marché de l’occasion, ils cherchent à en reprendre le contrôle. Sega, Atari, Sony, chacun cherche à ressortir sa console qui a fait les beaux jours du secteur du jeu vidéo, remise au goût du jour pour surfer sur la vague de la nostalgie. Les ventes se font avec plus ou moins de succès. C’est le japonais Nintendo qui tire le mieux son épingle du jeu. Sortie en novembre 2016, la NES Mini se vend pour 60 euros environ en France avec 30 jeux inclus. Un tarif bas qui court-circuite les prix du marché.

Dans le monde, le succès est au rendez-vous. En France, par exemple, la console s’est vendue à 84 000 exemplaires lors de sa sortie, selon les chiffres communiqués par Nintendo, provoquant une rupture de stock nationale. Au Japon, 260 000 exemplaires s’arrachent en un rien de temps. Les joueurs doivent attendre jusqu’en juin 2018 pour en voir de nouveau en magasin. Cette ferveur conforte la firme à rééditer en septembre 2017 sa Super Nintendo, console phare des années 1990. Le verdict est sans appel : 160 000 exemplaires à 80 euros environ cette fois partent dès le premier mois de vente dans l’Hexagone, toujours d’après l’entreprise nippone. Les chiffres sont beaucoup plus vertigineux sur l’archipel nippon, puisque 340 000 exemplaires s’écoulent en une semaine.

Avec plus de 10 millions de consoles rétro vendues depuis leurs sorties, l’entreprise se félicite de ses résultats. Voulant suivre le succès de son concurrent, Sony relance sa première console, la Playstation, en décembre 2018 ; mais le succès est, lui, beaucoup plus restreint. 120 000 exemplaires sont vendus au Japon lors de sa sortie. Même en bradant le prix, passé de 99 à 59 euros, le public semble bouder la machine. Quant à Sega, le constructeur semble vouloir reprendre les rênes et prévoit la sortie de la Megadrive mini pour le mois de septembre 2019. Il se passe donc de l’éditeur tiers AT Games qui s’est attiré les foudres des joueurs en proposant jusqu’à présent des rééditions jugées de mauvaises factures.

Mais la vente de ces mini-consoles tire-t-elle un trait sur la vente d’occasion des premières consoles et des premiers jeux sortis dans les années 1980 et 1990 ? « Non. Ces consoles, on les vend aussi pour ceux qui ne veulent pas débourser trop d’argent », répond notre vendeur. Pourtant, il y a bien un impact. « Cela a permis une diminution des prix [des jeux] NES sur ce marché », commente à son tour Damien Duvot. « Plus on sortira d’anciens jeux en version jouables sur ce genre de système, plus les prix vont baisser en boutique. Les gens seront plus intéressés, ils se diront :  « Àquoi cela sert que je dépense 80 euros dans un jeu, si je sais que pour le même prix, j’en ai trente et d’aussi rares » », ajoute-t-il.

« Rétrogaming » et piratage : Nintendo montre les dents

Le « rétrogaming » n’échappe pas au piratage. Avec quelques mots clés dans un moteur de recherche, il est possible de trouver des sites qui proposent de télécharger et de jouer gratuitement à un catalogue de copies de jeux de nombreuses consoles (appelées « ROM »). Cette pratique est bien sûr illégale. L’industrie ne compte donc pas rester sans rien faire. Nintendo développe une politique anti-piratage. Le géant japonais passe à l’offensive contre ces sites pirates et les assigne en justice.

En août 2018, Nintendo s’attaque à l’un des plus gros catalogues en ligne, EmuParadise, et le menace de poursuite judiciaire. Le site supprime alors l’intégralité de sa bibliothèque et rend ses jeux inaccessibles. « Nous avons toujours respecté les demandes de suppression, mais, comme vous pouvez le constater, ce n’est pas une garantie… », explique le webmaster du site. D’autres sites ne tardent pas à suivre le même sillage. Au-delà de la déception, Damien Duvot regrette la perte de jeux ou prototypes devenus introuvables.

Sites de jeux vidéo pirates: un moyen de conserver des souvenirs d’une époque pour Damien Duvot04/06/2019 – par Frédéric CharpentierÉcouter

Si le journaliste admet l’illégalité de la pratique, il la justifie comme étant une manière de garder des souvenirs de cette époque. Pour Pierre, le passionné de « rétrogaming », cela ne fait pas de mal au secteur. « Il n’existe plus de jeux neufs de toute façon sur ces consoles, je ne vois pas en quoi cela pose un problème à l’industrie », dit-il, en haussant des épaules. « Moi, je pense au gars qui vit à la campagne, loin de tout, qui n’a pas de boutique de rétrogaming près de chez lui. Il va tester les jeux qui l’intéressent comme ça et puis, si ça lui plaît, peut-être qu’il fera la démarche d’acheter la console et les jeux sur internet », ajoute-t-il, plein d’optimisme.

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