Nekfeu, étoiles et toile

Un film de 90 minutes pour annoncer l’album le plus attendu de 2019 après Deux frères de PNL : les images avant le son, en quelque sorte. Tel était le plan promo proposé par le leader de 1995/S-Crew/L’Entourage/5 Majeur, à savoir Nekfeu, pour lancer ses Étoiles vagabondes qui s’annonce comme un des très grands crus du rap français de ces derniers mois.

Le doc, donc : à Paris, dans un Gaumont Opéra blindé (91 100 places pour 189 écrans, selon le label Polydor, ont été vendues dans toute la France, plus la Belgique, la Suisse, le Maroc, le Luxembourg et le Canada, pour cette séance unique le jeudi 6 juin à 20 heures), l’écran s’illumine à 20h08, et ça commence mal : un Nekfeu flippé, mis en scène dans les coulisses d’un concert, entame le blues du riche rappeur en mode « bre-som ». « Ce soir, j’ai joué devant 80 000 personnes, et je ne me suis jamais senti aussi seul ».

La scène semble être celle des Vieilles Charrues en 2016 (le drapeau breton y est fièrement agité), et quand on voit que la première apparition hors rap de Nekfeu est un plan dans le salon de sa grand-mère sur l’ile grecque de Mytilène, on se demande où nous amène le rappeur silencieux médiatiquement et discographiquement depuis presque trois ans.

On est vite rassuré, car les 90 minutes de ce film introspectif nous plongent vite au cœur de la musique, et de la difficulté de la faire émerger. Angoisse de la page blanche, difficulté pour se concentrer à Paris et donc départ vers Tokyo, Los Angeles, Bruxelles et la Nouvelle Orléans avec à la clé des rencontres, des moments de grâce, des fous rires (Diabi, qui réalise une bonne partie de l’album, est mûr pour son spectacle de stand-up) et surtout du son. Et quel son ! Les bribes de Menteur menteur entendues dans le film convainquent en quelques secondes que Nekfeu tient là un hit de première importance, de ceux qui seront repris en chœur par la foule cet été lors des festivals.

L’intervention de Trombone Shorty, musicien prodige que Nekfeu a été chercher chez lui au cœur de la tempête (ce n’est pas une image, l’ouragan Nate s’abat bien sur la Nouvelle Orléans durant le séjour du rappeur et de ses acolytes), amène une touche de soul, de jazz et de musique vivante dans l’univers mécanique et électronique qui caractérise le rap des années 2010.

« Je représenterai toujours pour les miens, pour eux j’étais tout quand j’étais rien » lance Feu dans une scène. Pas la peine de chercher cette rime dans son disque, elle est extraite de Clan, un titre de l’album Décision de 2Zer (membre de S-Crew), sorti fin mai. Que la famille, décidément…

Bref, quand on sort de la salle après avoir entendu la dernière réplique qui fait écho à l’entrée en matière (« Ce soir j’ai joué devant 80 000 personnes, et je ne me suis jamais senti autant entouré »), on est prêt pour découvrir l’album en détail, dans ses moindres détails, après les quelques extraits entendus sur la toile du cinéma.

L’album après le film

Les featurings, d’abord. Vanessa Paradis, remerciée dans les crédits finaux, mais absente du docu, est la star de Dans l’univers, un duo où le rappeur se met à chantonner. Opportunisme ? Autotunisme ? Aucune des deux options, car si la voix chantée de Nekfeu n’est certes pas celle de Caruso, elle est authentique, et se marie avec harmonie à celle de Vanessa pour cette histoire d’amour mouvementée, comme un Je t’aime moi non plus débarrassé du sexe et obsédé par la complexité de la communication entre l’homme et la femme. Punchline d’amour guerrier : « Un jour tu me donneras ton oui et tu prendras mon nom ». Classieux, aurait dit Serge [Gainsbourg] à Ken.

Le gros featuring rap est bien sûr Damso, qui amène ses lyrics entre cynisme et désillusion sur Tricheur, où il multiplie les métaphores sur les maisons de disques, « des salopes, c’est pour ça qu’elles font des avances ». Alpha Wann, seul artiste présent sur chacun des trois solos de Feu, confirme son statut de « rappeur des rappeurs » qu’il a acquis avec son album magistral Une main lave l’autre grâce à son intervention sur Compte les hommes. Ses rimes sont brillantes, truffées de références qui échapperont à ceux ne connaissant pas leurs classiques rap FR sur le bout des doigts.

Car si la phase égotrip « Qui peut le faire mieux que nous, sinon Lunatic en passe-passe » est assez limpide avec son évocation du groupe mythique fondé par Booba et Ali, que dire de « à part Nisay, Futuristiq, Dicidens, classic shit » ? Des classiques pour ceux qui savent, courtesy of « Flingue et Feu », alias A. Wann et Nekfeu.

Elle pleut invite Némir pour un autre texte de rupture qui multiplie les allitérations et la chanteuse nipponne Crystal Kay, déjà invitée sur une chanson de l’album précédent, amène l’arôme J-pop à Pixels. Quant à Niska, il fait une apparition symbolique sur Voyage léger où il se contente d’assurer les backs, comme un écho lointain du texte de Nekfeu, qui cite son expression fétiche (« Mon équipe est doublement charo/ Elle a roulé des joints lourdement chargés »).

Le titre Alunissons (encore un double sens) propose des arrangements de cordes japonaises au luxe discret tandis que Ciel noir, avec sa chorale gospel et ses cuivres joués par Trombone Shorty, est une insolente réussite qui multiplie les exploits textuels, enchaînant des images aussi sombres que le titre du morceau le laisse entendre, citant au passage un film de Hayao Miyazaki (Le Voyage de Chihiro), les galaxies évanescentes et les étoiles vacillantes.

Les acrobaties linguistiques sont nombreuses sur les 18 titres de cet album riche dont on n’a pas fini d’explorer les recoins. Tout se passe comme si le rappeur  avait utilisé sa dépression et ses blessures intimes pour les transcender, livrant un disque dont les deux pivots sont la solitude de l’artiste et le dépit de l’amant délaissé.

Ses fragments d’un discours amoureux sont illustrés par un langage extrêmement soutenu, avec des références scientifiques à mille lieues des lieux communs du hip hop festif et du « rap hashtag ». En équilibre entre la rue et les salons littéraires, les textes de cet album majeur sont en harmonie avec ses sons, à la fois aériens et souterrains, remplis de basses profondes et d’accords lancinants.

Alors, irréprochable ce nouvel opus du Fennec ? Non bien sûr, et certains y trouveront à redire, évoquant une certaine monotonie vocale, une fausse humilité ou un intellectualisme trop forcé, mais tout ceci n’est que broutilles face à la leçon de maturité donnée par cet artiste qui vient de fêter son 29e anniversaire, mais a déjà l’étoffe d’un ancien tout en gardant son look de jeune premier. Le « plus beau des moches » comme il se décrit dans Cheum, est le plus redoutable bretteur made in France, et ses Étoiles vagabondes l’installent au firmament du rap game.

Nekfeu Les Étoiles vagabondes (Polydor) 2019
Le film Les Étoiles vagabondes réalisé par Nekfeu et Syrine Boulanouar 2019

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Par : Olivier Cachin
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