Séance spéciale à Cannes avec Hafsia Herzi: «L’amour est inexplicable»

C’est quoi l’amour ? Quand Hafsia Herzi parle de la fidélité, de son corps, de la sincérité et du chagrin d’amour, cela ne laisse pas indifférent. L’actrice, révélée par Abdellatif Kechiche dans « La graine et le mulet », est devenue célèbre pour ses interprétations subtiles, sensuelles, directes et naturelles. Ces qualités se retrouvent aussi dans « Tu mérites un amour », l’histoire de Lila, trompée par Rémi, son copain qu’elle aimait à la folie. Le premier long métrage de Hafsia Herzi en tant que réalisatrice et où elle assure également le rôle principal, a été présenté en séance spéciale à la Semaine de la critique au Festival de Cannes. Entretien.

RFI : Dans votre premier long métrage, vous interprétez aussi le rôle principal. Êtes-vous devenue réalisatrice pour apparaître encore plus sur grand écran ?

Hafsia Herzi Pas du tout. Franchement, je joue dans le film, parce que c’est un film que j’ai produit. C’est un projet autoproduit, fait sans financement, et cela pour des raisons de praticité, vu que je l’ai fait sur plusieurs périodes. À un moment, je me suis posé la question de savoir sur qui je pourrais compter si jamais le film s’éternise ou s’il y a un souci. Après, je me suis dit : sur moi. Donc, ce n’était vraiment pas pour que, moi, je joue dans le film mais pour réaliser un film avec peu de moyens. C’était un challenge personnel.

Tu mérites un amour est un poème sublime de Frida Kahlo (artiste peintre mexicaine, 1907-1954) qui a inspiré votre film. Mais à l’écran apparaît votre définition de l’amour des jeunes aujourd’hui. Pour vous, l’amour, c’est quoi ?

C’est la question posée dans le film. Je pense que personne n’a de réponse à l’amour. Donc, je ne sais pas trop. En amour, on ne sait pas de quoi demain est fait. Donc, je ne sais pas ce qu’est l’amour.

Dans le film, vos protagonistes disent : « Nos parents avaient de la chance. Aujourd’hui, la seule chose qu’on sait, c’est que cela change en permanence ».

Il y a une scène où l’on dit que c’était beaucoup mieux à l’époque des parents, parce que parfois ils se mariaient sans trop se connaître. Mais on ne le sait pas, parce qu’on ne l’a pas vécu. Je pense qu’il ne faut pas se poser trop de questions en amour, parce que la vie est courte. C’est beau d’aimer, il faut foncer et être sincère. C’est important d’être sincère. Il faut être sincère.

Dans le film, avec vous on explore beaucoup Paris. En tant que réalisatrice et actrice, est-ce votre film le plus parisien ?

Complètement. Je n’aurais jamais pensé tourner un film sur Paris. J’ai grandi à Marseille, donc c’est plus Marseille qui m’inspire. Mais là, pourquoi Paris ? Pour des raisons de praticité. Pour les comédiens, les techniciens et le matériel, c’était beaucoup plus simple. On avait commencé au mois de juillet, donc Paris était assez vide. C’était plus pratique, on était plus tranquille pour tourner. En hiver, cela n’aurait pas été le même tournage.

Scène du film « Tu mérites un amour », réalisé par Hafsia Herzi.© Les films de la Bonne Mère

Pour savoir ce qu’est l’amour, avez-vous mené des enquêtes ?

C’est le poème de Frida Kahlo qui m’a inspiré le scénario. Après, l’amour, pour moi, c’est inexplicable. C’est vrai, j’ai un peu enquêté autour de moi pour avoir les avis des uns et des autres, des gens plus vieux, plus jeunes… En faisant ma petite enquête, ce qui est le plus ressorti à chaque fois, c’était que tout le monde est passé par le chagrin d’amour. À partir de ce moment-là, je me suis dit : c’est un sujet universel. Tout le monde a ressenti une fois dans sa vie la détresse, l’envie de mourir pour quelqu’un, la perte de confiance en soi. On a l’impression que le temps s’arrête, parce que l’être aimé n’est plus là. Cela m’a assez bouleversé quand j’ai « découvert » ça. Tout le monde est concerné, riches, pauvres, hommes, femmes, peu importe le métier… S’il y a une chose dans laquelle on est tous réunis, c’est ça, le cœur. Il n’y a pas de remède pour le cœur.

Vous avez tourné avec un petit budget, fait vous-même les costumes, tourné chez des amis… Est-ce que les imprévus et les improvisations étaient difficiles à gérer ?

On était pratique, on s’adaptait. À aucun moment je n’ai ressenti que le film a été fait sans argent. Après, pour la logistique, certaines choses étaient un peu compliquées, mais on s’en est toujours sorti. Chacun avait plusieurs postes. Les amis et les copains nous ont beaucoup aidés, les commerçants nous ont ouvert les portes de leur établissement, parce qu’on ne pouvait pas louer un restaurant ou un café pour tourner. Tout cela était vraiment de l’amitié, de la solidarité pour le film.

Au générique, vous remerciez Abdellatif Kechiche. Quelle est sa contribution à votre film ?

Pour moi, c’est normal de le remercier. Il sera toujours, dans mes remerciements, le numéro un, parce qu’il m’a beaucoup appris. C’est grâce à lui si j’y suis là aujourd’hui. C’est lui qui m’a donné ma chance dans le cinéma. C’est lui qui m’a révélé et m’a toujours encouragé à croire en mes rêves et à mes envies de réalisation, alors que je n’ai jamais fait d’école de cinéma. Il m’a toujours dit : « Il n’y a pas de règles, bats-toi, travaille ». Même si je sais qu’il ne voudra pas être dans les remerciements… pour moi, c’est normal.

Cette année, plusieurs actrices présentent, comme vous, à Cannes leur premier long métrage en tant que réalisatrices, par exemple Mati Diop ou Maryam Touzani. Et plusieurs réalisatrices ont également évoqué le fait de ressentir un certain besoin d’un retour aux origines, au pays de leurs parents. Mati Diop, née en France, est retournée pour son film Atlantique au Sénégal, l’Algérienne Mounia Meddour a fait sa formation et sa carrière en France pour se pencher maintenant avec Papicha sur l’histoire de l’Algérie. Ressentez-vous aussi le besoin d’un retour aux origines ?

Pour mon film, non. Pourquoi ? Parce que dans le film, on s’en fout des origines des personnages.

Et au-delà du film ?

Aussi. Pourquoi ? Parce que je suis née en France. Après, c’est vrai, ma maman est Algérienne, mon père Tunisien. C’est quelque chose qui fait partie de moi et qui est important dans ma vie. Dans ce film, je voulais justement qu’on s’en fiche des origines du personnage, etc. Ce n’était pas le propos du film.

► À lire aussi : Cannes: avec «Atlantique», les morts-vivants de Mati Diop reviennent au Sénégal

Scène du film « Tu mérites un amour », réalisé par Hafsia Herzi.© Les films de la Bonne Mère
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