MALI : Un pays, gangréné par une corruption gravissime

La corruption, très ancrée dans presque tous les secteurs d’activités, est en passe de devenir un sport national au Mali. Un constat fait et vérifiable à travers le recrutement dans la fonction publique, en passant du système éducatif et les divers autres concours d’Etat. Et, il en est de même, dans l’attribution des marchés publics et des grands projets de l’Etat. Mais, la corruption, pratiqué à outrage constitue un frein au développement économique et aggrave la pauvreté.

Le Mali fait partie des pays les plus pauvres au monde. Il doit cette position peut être, à la mauvaise gestion de ses ressources. Car, il regorge de richesses énormes, dont tous les pays rêvent. Malgré tout, ce pays plongé dans un recul inexplicable, est exposé aux maux d’une corruption gravissime. Certains observateurs maliens, conscients que la corruption, devenue culturelle dans ce pays, estiment qu’il sera difficile de combattre. D’après eux, tous les citoyens sont des acteurs à part entière et, à différents niveaux. D’ailleurs, à cause de cette corruption, certains bailleurs, dont la Bad, le Fmi et la Banque Mondiale ont mis fin à des financements. Aussi grotesque que inimaginable, des maliens relèvent deux types de corruption. Il s’agit, selon eux, de la petite corruption qui se déroule dans la circulation, les centres de santé, les universités… Dans celle-ci, les montants demandés commencent généralement à partir de mille francs Cfa. Mais, la grande corruption, constate-t-on, est l’affaire des hautes autorités du pays.

Le président du Conseil national du patronat du Mali (CNPM), Mamadou Sinsy Coulibaly,

Interpellé sur la question, le jeune entrepreneur de son état, Moulaye Diallo,  n’y est pas allé avec le dos de la cuillère. Car, il se dit victime de cette pratique depuis son retour de la Tunisie. Investissant dans le domaine de la communication, il semble avoir appris de ses erreurs. Ce jeune homme, comprenant les techniques d’approches du système et le fonctionnement des acteurs, brase aujourd’hui, des millions de francs Cfa dans le circuit de la corruption. « Au Mali, pour réussir, il faut accepter le jeu de la corruption. Il ne suffit pas d’avoir des compétences. Les gens n’apprécient pas les compétences. Mais, ils cherchent à voir comment gagner de l’argent dans une affaire. Quand ils posent leurs conditions pour l’attribution d’un marché, si l’intéressé n’est pas dans les dispositions de les satisfaire, ils lui retirent tout bonnement le marché », a-t-il confié.

D’après lui, les sociétés nationales de son pays sont des véritables nids de la corruption. Les agents ou les fonctionnaires, dit-il,  n’ont pas pitié de l’Etat. « Un agent de l’Etat qui n’a même pas un salaire de 100 000 francs Cfa est propriétaire d’une grande maison, d’une voiture et mène une vie de riche. Comment peut-on expliquer cela ? C’est l’argent de la corruption. Sinon, au Mali, les fonctionnaires n’ont pas un gros salaire. Il suffit de faire le tour de Bamako pour se rendre compte de la richesse des populations. Le Mali est le seul pays où les populations sont plus riches que l’Etat », regrette-t-il.

Nouhoum Tapily, Président de la Cour Suprême du Mali

Et pour accéder à la présidence des organisations des jeunes, femmes, religieuses, d’intérêts économiques, découvre-t-on, il faut corrompre son adversaire ou se laisser corrompre. Les gens se fichent de l’éthique pour avoir un poste convoité dans ce pays. Le plus important pour eux, ce sont les avantages et l’argent. Un état de fait qui semble prouver que dans ce pays, la corruption a ses racines biens encrés.

 

La responsabilité des régimes démocratiques pointée du doigt

Le Mali est l’un des pays de la sous-région qui comptent plus de multi milliardaires et de millionnaires. La plupart sont de grands commerçants ou de hautes personnalités de l’Etat, ayant occupé des postes durant plusieurs années. Etonnant ! De l’avis de Moussa Barry, employé d’une entreprise privée, il y a une explication assez simple. « Les populations sont plus riches que l’Etat. Parce que, tout le monde vole l’Etat. La preuve, dès qu’un malien est nommé dans un gouvernement, les parents, proches et amis font la fête. La première consigne consiste à lui dire de « mieux voler » que son prédécesseur. Ceux qui refusent de suivre ce mauvais conseil sont qualifiés de « maudits », relève-t-il

Loin d’être un secret de polichinelle, chaque poste dans la fonction publique malienne a un prix, connu de tous. Selon Daouda Diarra, enseignant de son état, la corruption dans les recrutements de la police, de l’armée, de la douane, de la gendarmerie et de l’éducation etc, n’est plus un secret dans ce pays. « Pour devenir douanier, le montant est connu. De même que pour devenir policier, soldat, gendarme, ou fonctionnaire civil, les montants sont connus de tous les maliens. Il suffit d’avoir l’argent pour bien placer ses enfants ou trouver une bonne planque à sa progéniture.  Ceux qui n’ont pas d’argent, c’est-à-dire qui ne sont pas riches, doivent s’arranger à trouver ou à connaitre un bras long dans le pays », révèle l’enseignant. Il assure que la corruption a mis le système éducatif malien à genoux depuis l’avènement de la démocratie. Pis, il accuse les régimes d’Alpha Oumar, d’Amadou Toumani Touré et d’Ibrahim Boubacar Keita d’avoir favorisé la corruption. « Ils sont les seuls responsables. Parce que, dans les recrutements, ils ont leur quota, ainsi que leurs premières dames. Ce qui n’est pas normal dans un pays qui aspire au développement ou à l’émergence. Ils ont tué l’économie malienne. Att en personne avait refusé d’emprisonner des autorités reconnues coupables de détournement. Depuis lors, c’est à ciel ouvert que les gens font la corruption. Personne ne s’en cache désormais. Parce que, la justice, les corps de contrôle et les hautes autorités sont tous des corrupteurs et des corrompus », s’indigne-t-il.

Lors d’une conférence de presse, le patron du patronat malien, Mamadou Sinsy Coulibaly a publiquement accusé le Président de la Cour Suprême du Mali, Nouhoum Tapily d’être « l’homme le plus corrompu de la République ». Jusqu’au moment où mettons sous presse cet article, aucune enquête sérieuse, n’a été ouverte pour éclairer la lanterne des maliens. Cette inertie de la justice semble prouver que la corruption n’est plus un tabou au Mali.

Sous ce registre, Ousmane Keita, brandissant une facture de trois millions de francs Cfa explique que cela est le moyen de soutirer de l’argent dans le compte d’une entreprise nationale. Et pourtant, la commande faite à partir de cette facturation, n’a même pas été livrée. En réalité, le deal consiste à encaisser le montant sans exécuter le marché en question. « Je n’ai pas exécuté le marché. Mais, les corrupteurs veulent juste décaisser le montant. Après décaissement, chacun aura sa part et tout le monde est content sur le dos de l’Etat. Ce n’est rien par rapport à d’autres. Des ententes de ce genre, il y en a  à gogo dans les entreprises maliennes. Et, c’est un réseau puissant. Car, c’est une chaîne », renseigne notre interlocuteur, patron d’une entreprise individuelle au Mali. Qui précise que dans le pays de Modibo Keita, tout se négocie et tout se monétise.

Ironisant, il soutient que même le Président de la République, Ibrahim Boubacar Keita vit de l’argent de la corruption. « Même le Président de la République a besoin de l’argent de la corruption », lance-t-il. La corruption, prenant ses racines dans le Palais de Koulouba, reconnaît-il, est une affaire d’Etat, avant de devenir une affaire civile.

Selon certaines indiscrétions, contrairement aux autres pays où le Président de la République est le garant de l’équité et de la justice sociale, au Mali, le Chef de l’Etat est le premier corrupteur et le premier corrompu. « La preuve, chaque fois qu’il y a un recrutement, il propose son quota. La première Dame a également un quota dans le recrutement. Une attitude qui fausse le jeu de l-a démocratie, de la justice et de l’équité sociale au Mali. Comment celui qui est censé être le garant de la justice sociale peut accepter une telle injustice envers les enfants des démunis ? Un Président qui se soucie de son peuple garantie la justice et la transparence dans le recrutement à la fonction publique », ajoute la gérante d’une agence de voyage à Bamako. Fatoumata Abdul Aziz soutient que même, ceux qui veulent se positionner en première ligne de la lutte contre la corruption sont comptables. « Après avoir bien sucé le sein de la corruption, ils veulent maintenant faire croire qu’ils sont devenus les principaux acteurs pour éradiquer cette corruption qui a fini de s’installer dans l’économie nationale. Ils se moquent de qui ? Ces soi-disant acteurs de la lutte contre la corruption sont des enfants issus du système. Ils sont même fabriqués par le système. Donc, ils ne peuvent pas nous leurrer. Nous nous connaissons tous. Nous sommes des maliens bons teints », dixit la jeune femme.

Conséquence de la corruption : Une armée inexistante, un enseignement supérieur en lambeau, un système de santé inexistant

L’absence d’une véritable armée au Mali est la conséquence de cette corruption. De nombreux maliens interrogés  à Bamako soutiennent que tous les délinquants, les enfants de riches, militaires ou autres  gradés ont été intégrés dans l’armée en toute illégalité. Depuis quelques années, dénoncent-ils, l’armée, la police et la gendarmerie sont devenues des planques pour les chômeurs, les voleurs et les délinquants du pays.  Une situation qui écœure certains. C’est le cas de Youssouf Fofana, directeur d’une petite école dans un quartier périphérique de Bamako. « Tous ceux qui sont devenus incontrôlables dans le quartier, le village ou dans les villes se retrouvent être des gradés dans les corps de contrôle et de sécurité du pays. Ce, par la seule volonté de l’argent de la corruption. Il faut être un corrompu pour exister et avancer au Mali.  Tous pensent prendre le raccourci pour se faire une place au soleil. Seulement, cette mauvaise foi a eu comme conséquence la situation actuelle que traverse le pays. Les maliens n’ont qu’à en vouloir à eux-mêmes. Ils ont cultivé un système qui a fini par exploser en pleine figure », s’offusque l’enseignant à quelques pas de la retraite.

Pour lui, le Mali a beaucoup changé depuis le coup d’Etat militaire de 1991, perpétré par le Général Amadou Toumani Touré. La démocratie, dit-il, n’a pas été bien comprise par les maliens. « Aujourd’hui, le Mali est dans une situation inquiétante qui peut engendrer des conséquences graves sur sa paix et sa sécurité. Les maliens attendent un changement qui n’interviendra jamais. Car, aucun dirigeant ou homme politique malien n’est à la hauteur pour juguler la crise que traverse le pays. Pour reconstruire le Mali, il faut s’attaquer à la racine du système actuel », a-t-il plaidé.

Par ailleurs, des citoyens proposent une réforme de l’armée et de la justice malienne dans son intégralité. Pour eux, le Mali de demain ne se fera pas avec l’armée actuelle avec des soldats recommandés. A en croire, Bintou Diarra, la justice est le plus grand corps malade du pays. « Il n’y a pas au Mali que la justice dépend de l’argent. Et, cette corruption prend ses racines dès l’université à la faculté des droits et des sciences juridiques. Pour passer de classe en classe, il faut être inscrit obligatoirement dans les cours de renforcement de chaque professeur de l’université. Dans le cas contraire, l’étudiant sera obligé de trouver autre chose. En effet, chaque professeur donne ce genre de cours pour se faire de l’argent sur le dos des autres étudiants en raison de 5 000 francs Cfa par participant. Qui connait l’université de Bamako doit savoir que les enseignants du supérieur sont les premiers acteurs de la corruption. Par ricochet, ils apprennent aux étudiants les techniques de la corruption déguisée », révèle-t-elle.

Poursuivant, elle renseigne que c’est tout le système éducatif qui est gangréné par la corruption. Ce, insiste-t-elle, du primaire au supérieur, en passant par le secondaire. « Les examens sont vendus, ainsi que les diplômes. Lors du dernier concours pour la fonction publique, il a été décelé plusieurs faux diplômes comme chaque année d’ailleurs. Pis, de nombreux faux diplômés occupent des postes stratégiques dans l’administration centrale malienne. Des incompétents qui bloquent le développement économique, social et politique du pays depuis les indépendances à nos jours. Le Mali est le dernier pays de la sous-région à faire des progrès sur le plan économique », a-t-elle souligné.

La corruption, prévient-on, semble avoir un avenir radieux au Mali.

La Rédaction

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