Le Japon confiera-t-il un jour de nouveau son trône impérial à une femme?

Ce mardi 30 avril 2019, l’empereur Akihito, 85 ans, a abdiqué après plus de 30 ans passés sur le trône japonais. Le prince héritier, Nahurito, sera couronné mercredi. Mais derrière lui, point d’embouteillage en matière d’héritiers mâles. Verra-t-on un jour une femme devenir impératrice régnante, comme autrefois ?

Le droit japonais impose habituellement aux empereurs de rester sur le trône du chrysanthème jusqu’à leur mort. Il a fallu une loi d’exception pour qu’Akihito y échappe ponctuellement ce mardi. Car le Premier ministre conservateur Shinzo Abe ne voulait pas réformer l’institution impériale. Il n’a accepté cette abdication qu’à contrecœur, se pliant à la volonté du vieil homme et à l’opinion publique.

« Dans la conception idéale des ultraconservateurs japonais, imprégnés de la culture du sacrifice individuel au profit du groupe (messhi hôkô, poussée à son extrême durant la période militariste d’avant-guerre), l’empereur est censé rester sur le trône, et ceci quel que soit son état physique », rappelle Thierry Guthmann, professeur à l’université de Mie, dans The Conversation.

Un risque pour l’avenir de la lignée impériale japonaise

La rigidité du système impérial, pourtant, met en péril l’avenir de cette institution, centrale dans le shinto – religion première au Japon – et dans la Constitution laïque, qui en fait le « symbole de l’État et de l’unité du peuple ». En cause, une pénurie d’hommes : Naruhito a une fille, son frère Akishino n’a qu’un garçon, Hisahito. Derrière lui, ne reste que le frère d’Akihito, le vieil oncle Hitachi.

L’avenir de la plus vieille lignée du monde, les légendaires Yamato, tient donc entre les jeunes mains du prince Hisohito, 12 ans, petit-fils d’Akihito et neveu de Naruhito. S’il meurt sans avoir eu un enfant mâle, dès la prochaine génération, plus aucun homme ne pourra monter sur le trône. La question est donc sur la table : faut-il réformer pour permettre à une femme de monter sur le trône ?

Hisahito, fils d’Akishino et petit-fils de l’empereur Akihito, le 9 avril dernier en compagnie de son père et de sa mère, la princesse Kiko.Koji Sasahara/Pool via Reuters

Selon les sondages, une grande majorité de Japonais prônent une réforme. C’est le cas de ce retraité interrogé par notre correspondant dans la capitale japonaise Bruno Duval : « Un homme ou une femme sur le trône, moi, ça m’est égal, dit-il. Mais je me dis qu’une femme, ce serait bien en termes de symbole. Et cela ferait certainement beaucoup progresser la cause des femmes dans ce pays. »

Cela ne serait pas une première. Il y a plus de 1 000 ans déjà, plusieurs femmes ont en effet été impératrices régnantes au Japon, c’est-à-dire « tenno ». La première s’appelait Suiko et régna entre le VIe et le VIIe siècle.  La suivante, à la même période, monta même deux fois sur le trône, sous deux noms différents. Ce n’est d’ailleurs pas la seule, et plusieurs autres femmes ont ensuite régné.

L’attachement à la patrilinéarité du principe de succession

Sauf que les électeurs ultra-conservateurs, comme cet employé de bureau, ne veulent rien entendre. « Je n’y suis pas favorable. Cela me paraît important de garder absolument intacte une institution impériale qui est vieille de plus de 2 600 ans », dit-il, visiblement convaincu que les premiers empereurs de la liste officielle ont véritablement existé, ce qui n’est historiquement pas du tout avéré.

Au fond, aux yeux des ultra-conservateurs japonais, permettre à une personne de sexe féminin de monter sur le trône est une chose, mais permettre à la descendance de cette éventuelle impératrice d’accéder au trône, c’est tout autre chose. C’est là que ça bloque : jamais une femme impératrice régnante n’a engendré de successeur. La « pureté » de la royauté japonaise en dépendrait.

La princesse Masako, une roturière, sur le point de devenir impératrice du Japon. Tokyo, le 30 avril 2019.REUTERS/Kim Kyung-Hoon

« Concrètement, cela signifie qu’il n’y aurait jamais eu d’entorse au principe de la patrilinéarité et que jamais, jusqu’à aujourd’hui, la lignée impériale japonaise n’aurait « été polluée » par le sperme d’un roturier. Or, cette « pureté » dynastique constitue pour les ultraconservateurs un aspect fondamental de la royauté japonaise », explique Thierry Guthmann, spécialiste du nationalisme japonais.

« La société japonaise est encore assez patriarcale. Qu’une réforme favorable aux femmes n’aboutisse pas, rien d’étonnant malheureusement », déplore une dame à Tokyo. « Des femmes sont bien chefs d’Etat ou de gouvernement. Pourquoi, au Japon, ne pourraient-elles pas monter sur le trône ? Je n’ai jamais compris comment on pouvait défendre un système pareil », confie une autre.

La plus célèbre victime de la tradition japonaise, c’est la nouvelle impératrice Masako, invisible à la cour pendant plus de dix ans, en dépression nerveuse et sujette à des crises d’angoisse aiguës suite aux critiques qui l’ont visée dans les médias et la classe politique par le passé. Naruhito avait dû publiquement prendre sa défense. Son seul tort : ne pas avoir donné de fils à l’héritier au trône.

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