Iran: Mansour Bahrami: «J’aurais préféré mourir que de ne pas jouer au tennis»

Connu des amateurs de tennis pour ses plaisanteries sur les courts, Mansour Bahrami a vu sa carrière, qui s’annonçait prometteuse, arrêtée net par la Révolution iranienne. Après avoir fui le pays en 1980, il a été accueilli en France mais a toujours refusé le statut de réfugié qui l’aurait empêché de retourner à Téhéran à jamais. Même s’il a dû sacrifier sa carrière professionnelle, Mansour ne regrette pas sa décision. Entretien.

Comment avez-vous vécu la Révolution il y a quarante ans, à Téhéran ?

J’avais senti le mouvement monter depuis 1977. C’est d’ailleurs la dernière année où nous avons organisé notre tournoi de tennis à Téhéran. C’était un des meilleurs tournois du monde à ce moment-là [l’Aryamehr Cup, qui faisait partie du circuit WTC à l’époque ; Ndlr]. L’Iran était un pays en plein boum. Sur le plan personnel, tout allait bien pour moi. Je me sentais dans un pays libre où on avait tout. Mais j’avais vingt ans, je ne connaissais rien à la politique. Cela a commencé avec les intellectuels qui critiquaient le régime du shah. Et puis la Révolution est arrivée. Il y avait des centaines de milliers de gens dans les rues et, du jour au lendemain, le shah est parti. On s’est trouvé face à un nouveau régime. On m’a interdit le tennis en disant : « C’est un sport américain, capitaliste, on n’en veut pas ! ». Je suis encore resté un an et demi. Il n’y avait pas grand-chose à faire pour quelqu’un comme moi, je jouais au backgammon toute la journée.

Tout le monde était dans l’incertitude. Et puis j’ai finalement eu une ouverture et je suis parti, parce qu’en tant que joueur de tennis, je n’avais rien à espérer en Iran. Mon avenir et ma vie, c’était de jouer au tennis. J’aurais préféré mourir que de ne pas jouer au tennis. Si je ne jouais pas au tennis, je serais resté en Iran. C’est un pays que j’adore, je suis fier d’être Iranien. C’est un pays d’une grande culture et avec une grande Histoire mais je ne sais pas ce que je serais devenu si j’étais resté là-bas.

Quand avez-vous décidé de quitter l’Iran ?

Je voulais partir mais les frontières étaient fermées, on ne pouvait pas partir comme ça. Le nouveau régime avait fermé les frontières pour empêcher les gens de l’ancien régime de s’enfuir. Pour quitter l’Iran, il fallait une autorisation spéciale et ce n’était pas facile à obtenir. Ce qu’il s’est passé, c’est que nous nous sommes battus, nous, les joueurs de tennis. Nous avons manifesté tous les jours devant le ministère des Sports en le suppliant de nous laisser jouer au tennis. On a proposé d’organiser un tournoi qu’on appellerait la « Coupe de la Révolution » et ils ont fini par accepter. Mais jusqu’au dernier jour, on n’était pas sûrs de pouvoir terminer le tournoi. A n’importe quel moment, ils pouvaient venir et demander que l’on arrête parce que des femmes regardaient les matchs ou que nos shorts n’étaient pas conformes au code vestimentaire de l’islam.

Et c’est finalement comme ça que vous avez réussi à partir?

Oui, finalement on a joué et j’ai gagné le simple et le double. Le vainqueur gagnait un billet aller-retour « pour l’Europe », sans préciser le pays. Finalement, j’ai gagné un aller-retour Téhéran-Athènes. Mais moi, Athènes, ça ne me disait rien. Je pensais aller à Paris, à Rome, à Londres ou à Genève. Je me suis dit : je me suis encore fait avoir ! Ma copine de l’époque s’est renseignée et m’a dit : « En payant 500 dollars de plus, on peut changer le billet pour Paris ». Et en fait, c’était pour Nice. Elle m’a dit : « Tu vas rester là-bas et si ça marche, je viendrai te rejoindre après ». Mais il fallait quand même avoir l’autorisation de sortie et le visa. Par chance, il y avait un nouveau ministre des Affaires étrangères qui s’appelait Sadegh Ghotbdzadeh. Je ne le connaissais pas personnellement mais j’avais un ami qui s’appelait Reza qui était à l’école et à l’université avec lui [Sadegh Ghotbdzadeh a été exécuté le 15 septembre 1982, accusé d’avoir comploté pour faire assassiner l’ayatollah Khomeini, dont il avait été le conseiller durant son exil en France ; Ndlr]. Je lui ai dit : « Ecoute, tu peux peut-être t’arranger avec lui pour m’obtenir un visa pour la France ». Je lui ai donné mon passeport et, en deux ou trois jours, j’ai eu l’autorisation de sortir. J’ai eu un visa pour la France et un visa pour la Suisse. Je me suis dit : si cela ne marche pas en France, j’irai à Genève ! Deux-trois ans avant, on m’avait proposé de rester là-bas avec un bon salaire. Mais à l’époque, cela me paraissait inenvisageable de rester à Genève et de quitter Téhéran. Je suis donc parti de Téhéran le 8 août 1980. Je suis arrivé à Nice et j’y suis resté.

Mais il vous est arrivé une petite mésaventure, non ?

Oui, je suis arrivé avec 8 000 francs en poche et comme je savais que je ne tiendrai pas longtemps avec cette somme-là, je suis allé au casino et j’ai tout perdu ! Je suis arrivé à 10 heures et demie et à 1 heure de l’après-midi, j’avais zéro centime ! J’ai tout perdu au casino et je ne parlais pas un mot de français ! Après, c’est une longue histoire, j’ai tout expliqué dans mon livre [Le Court des miracles, publié en 2006 ; Ndlr].

Etes-vous retourné en Iran depuis ?

Oui, j’essaie d’y aller chaque année. Deux jours par an, je vais voir ma famille. Mais je suis complètement perdu maintenant, je ne reconnais plus rien. Quand je suis parti, il y avait 2 millions d’habitants à Téhéran et, maintenant, il y en a 15 millions. Les noms des rues ont complètement changé. Si je n’ai pas quelqu’un pour m’accompagner, je ne trouve pas mon chemin.

Quels rapports entretenez-vous avec le régime ?

Je n’ai aucun rapport avec eux. De temps en temps, la Fédération de tennis m’appelle. Ils m’ont proposé de devenir président de la Fédération iranienne mais, franchement, je pense que je ne servirais à rien. On m’a proposé de devenir capitaine de l’équipe de Coupe Davis. Pareil, je ne servirais à rien. Si vous êtes président mais que vous n’avez aucun pouvoir, qu’est-ce que vous voulez faire ? Je veux bien aider mais il faut m’en donner la possibilité.

Beaucoup d’exilés se sentent déracinés hors de leur pays. Ils ont peur de perdre leur culture et de ne pas pouvoir la transmettre à leurs enfants. Est-ce que vous avez éprouvé aussi ce sentiment ?

Bien sûr, bien sûr. J’y pense tous les jours. J’essaie de transmettre ce que je sais à mes enfants, mais ce n’est pas très facile. Ma femme est Française et, malheureusement, mes enfants ne parlent pas ma langue maternelle. Donc, c’est un peu plus compliqué. Mais ceci dit, ils sont fiers d’être un peu Iraniens aussi. Quand leurs copains parlent mal de l’Iran à l’école, ils se vexent tout de suite !

Vous voyagez un peu partout dans le monde, vous devez rencontrer beaucoup de vos compatriotes en exil. Comment vivent-ils leur exil ?

A chaque fois que l’on se voit, on parle du pays. On n’arrête pas. Il y a toujours beaucoup de nostalgie et de regrets. Beaucoup de cerveaux ont quitté le pays, il y a des millions d’Iraniens qui ont quitté le pays. Beaucoup d’entre eux ont du succès dans leur vie professionnelle, ils aimeraient aider leur pays. Personnellement, je me sens aussi Français mais être loin de sa famille, c’est difficile. On ne laisse pas le pays où on a grandi pour le plaisir. On part parce qu’on n’a pas d’autre choix. C’est toujours un déchirement.

Pourtant, vous n’avez pas voulu du statut de réfugié.

Non, je n’en ai pas voulu même si les choses auraient sans doute été plus simples pour moi, car j’aurais pu voyager. Moi, on m’a dit : « Tu peux obtenir le statut de réfugié mais tu ne pourras plus aller en Iran. En revanche, tu peux travailler, tu peux bouger, tu peux partir jouer tes tournois mais tu ne pourras plus jamais aller en Iran ». J’ai répondu : « C’est hors de question ! » Parce que mon père était déjà âgé et j’ai trouvé que ça aurait été égoïste de ma part de devenir réfugié politique. Je ne voulais pas abandonner ma famille ou ne plus jamais la revoir. Et je ne regrette pas mon choix… J’aurais peut-être pu avoir une meilleure carrière au tennis. Pendant presque dix ans, je n’ai pas pu participer au circuit professionnel. Pendant trois ans et demi, j’ai été bloqué en Iran sans jouer. Et après, quand je suis venu en France, je ne pouvais jouer uniquement qu’en France. Tout ça m’a fait beaucoup de mal, évidemment. Mais j’ai pu revoir mon père. Je suis arrivé juste trois jours avant sa mort, trois ans après être parti. C’était la première fois que je revenais, je venais juste d’avoir les bons papiers pour pouvoir aller en Iran et revenir en France après. Rien que pour ça, cela valait le coup de ne pas devenir réfugié. Si j’avais été seul au monde, bien sûr que j’aurais accepté le statut de réfugié mais ce n’était pas le cas. J’avais mon père, ma mère, mes frères, mes sœurs, c’était impossible ! Avant la Révolution, le passeport iranien, c’était un des meilleurs au monde, je pouvais voyager partout dans le monde. Et puis, du jour au lendemain, on n’avait plus le droit d’aller nulle part. Ensuite, je n’ai commencé à faire les tournois professionnels vraiment sérieusement que quand j’avais trente ans. J’ai obtenu la nationalité française en 1989 mais malheureusement j’avais perdu mes meilleures années sur le plan tennistique.

Vous avez donc pu retourner assez régulièrement dans votre pays, c’est presqu’un « privilège »…

C’est vrai que ceux qui sont politiquement actifs ne peuvent pas y retourner. Mais moi, je ne suis qu’un sportif, ce n’est pas la même chose. Il y a eu une période, durant le Mouvement vert après les élections de 2009, où l’on m’a dit : « Mansour, tu parles trop. Attention ! ». Le pouvoir a calmé ça avec ses méthodes… On m’a conseillé de ne pas y retourner, ce que j’ai fait pendant cinq six ans. C’était durant la période où Mahmoud Ahmadinejad était au pouvoir. Je trouvais l’atmosphère malsaine.

Vous êtes devenu l’un des joueurs de tennis les plus populaires au monde. Quand vous est venu ce don de « faire le clown » sur les courts ?

J’ai toujours eu ça en moi. On ne peut pas devenir drôle tout d’un coup à 40 ans, vous savez. Si on m’invite encore dans les tournois, c’est parce que j’ai joué comme ça quand j’avais 25 ans, 30 ans. Quand j’avais 12 ans, je faisais déjà ce que je fais sur un court mais avec un bout de bois ou une pelle parce que je n’avais pas de raquette pour jouer. Dès que l’on m’a donné une raquette, c’était incroyable, tout était devenu plus facile ! Je n’ai jamais pris de cours de tennis. J’ai appris en regardant les autres. Et mon meilleur entraîneur, c’était le mur en face de moi. Quand j’ai vu que ma façon de jouer faisait rire les gens, j’ai amélioré un peu tout ça. J’ai fait aimer le tennis à un maximum de gens. Les gens me le disent et ça, ça me fait bien plus plaisir encore que l’argent que je touche en jouant. Pour moi, le contact avec le public, c’est le plus important.

Où en est le tennis en Iran, quarante ans après la Révolution ?

Malheureusement, pour le sport tout est un peu arrêté. Sauf le football évidemment, car c’est un sport à la fois populaire et universel. A une époque, il y avait des milliers de gens qui vivaient du tennis. Le pouvoir a de nouveau autorisé le tennis mais uniquement pour les hommes. Les femmes ont le droit de jouer mais dans des salles fermées et seulement entre elles. Mais il n’y a pas plus de courts aujourd’hui qu’il y avait à l’époque du shah, ce qui est triste. Je pense que dans tout le pays, il doit y avoir 800 courts [contre 31 687 en France, chiffre communiqué par la Fédération française de tennis ; Ndlr]. Pour un pays de 80 millions d’habitants, ce n’est quand même pas beaucoup ! Quand Mohammed Khatami était président de la République, la Fédération m’a demandé d’amener des joueurs pour des exhibitions. Entre 2002 et 2004, je suis venu avec Guillermo Vilas, Björn Borg, Mikael Pernfors, Henri Leconte, Cédric Pioline. En 2005, on parlait même de faire venir Agassi et Sampras pour faire les choses en grand. A chaque fois, on avait 10 000 personnes qui venaient nous voir et 10 000 qui restaient à l’extérieur. Les gens étaient super contents de voir les joueurs. Et puis Ahmadinejad est devenu président et tout s’est arrêté. Voilà. Depuis, c’est un peu reparti mais on n’a pas beaucoup avancé et je pense qu’on n’avancera pas beaucoup.

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