Focus sur la coopération entre espions français et sénégalais

Dans leur livre Nos chers espions en Afrique (Fayard), Antoine Glaser et Thomas Hofnung se sont penchés longuement sur la coopération franco-sénégalaise en matière d’espionnage. Voici quelques extraits (les intertitres sont de la rédaction).

« Ils n’ont pas besoin de nous espionner »
« (…) Alors que la menace terroriste reste à un niveau très élevé dans toute la région, Paris continue à consolider ses positions, notamment au Sénégal, l’un des meilleurs alliés des Français, où la coopération sécuritaire mise en place dès le lendemain de l’indépendance ne s’est jamais démentie.

C’est un Français, Jean Collin, qui a ‘monté’ la DGSE locale, à l’image de sa cousine française. ‘Les institutions sénégalaises ont été édifiées en miroir des nôtres (DGSE, police, gendarmerie, etc.), indique une source diplomatique à Dakar. Ici, nous avons des interlocuteurs bien formés et fiables, qui font le boulot au lieu de surveiller les opposants. Dans cet État qui ignore les mutineries et les coups d’État, les forces de sécurité disposent de capacités pour cibler les activités terroristes et criminelles.’ Un ancien du renseignement sénégalais confirme : ‘Nous travaillons main dans la main avec les Français. Ils n’ont pas besoin de nous espionner.’

D’autant qu’ils disposent toujours des capacités techniques dont les services locaux ont un besoin crucial et se montrent prêts à les partager, jusqu’à un certain point.

Rufisque, une base de la France
« (…) Pour moderniser ses ‘grandes oreilles’ au sol, la France se replie dans son fief imprenable du Sénégal. À la pointe ouest du continent africain, ce pays d’une importance géostratégique majeure est le plus français d’Afrique. C’est justement à Rufisque, ancienne capitale de l’Afrique-Occidentale 7 française (1902), surnommée ‘le petit Paris de l’Afrique’, que l’armée française dispose de son plus grand centre d’écoutes dans la région. Ses antennes balayent une partie de la zone sahélo-saharienne. Elles servent également de relais secret aux sous-marins nucléaires français qui patrouillent dans les fonds de l’Atlantique.

En 2017, la DGSE et les services du ministère de l’Intérieur ont commencé la formation de techniciens et d’analystes sénégalais dans la perspective de monter un nouveau grand centre d’interceptions. Au cœur de cette fête hightech : l’araignée Thales et ses nombreux secteurs de défense, de sécurité et de transport terrestre. Thales est engagé au Sénégal autant dans la vente de deux radars de détection aérienne GM400– ses modèles les plus récents et performants– que dans le méga projet de train express régional qui reliera la capitale, Dakar, au nouvel aéroport international Diamniadio. Des affaires conclues en 2017, en tête à tête, entre les présidents Macky Sall et Emmanuel Macron.

(…) Sur l’Afrique de l’Ouest, qui a fait l’objet d’une étude récente du CEIS, le problème du financement n’est pas réglé alors que la cybercriminalité est en plein boom : ‘Le pays le plus attaqué est le Nigeria, suivi par la Côte d’Ivoire et le Sénégal. Des statistiques qui suivent logiquement le taux de pénétration Internet .’ Et grâce à la réussite, si l’on ose dire, du groupe chinois Huawei qui a emporté tous les contrats de desserte en fibre optique de la région (Guinée, Sénégal, Côte d’Ivoire, Mali…), la cybercriminalité devrait vivement progresser. Selon la division du crime informatique du FBI, trois pays africains seraient même classés parmi les dix premières sources de cyber-arnaques : le Nigeria (3 ), le Ghana (7 ) et le Cameroun (9 ).

La bourde de la Turquie
« Belle gueule d’acteur, Christophe Bigot se serait bien vu à la direction d’une DGSE qu’il connaît bien pour y avoir œuvré, de 2013 à 2016, comme directeur de la Stratégie (surnommée la DS en interne)- il y a été affecté juste après avoir été ambassadeur en Israël-, ou bien CNR (coordonnateur national du renseignement) à l’Élysée. Finalement, il restera à Dakar, un lieu où il peut satisfaire son goût pour les affaires délicates. Située sur les rives de l’Atlantique, juste en face de l’île de Gorée, haut lieu de mémoire de la traite négrière, la résidence de l’ambassadeur de France est l’une des plus belles, et des plus vastes, dont dispose l’ex-puissance coloniale sur le continent africain.

Mais Dakar n’est pas que prestige. C’est aussi un poste stratégique, légèrement en retrait du chaudron sahélien. Une place idéalement située pour surveiller ce qui s’y passe et pour y faire face. Siège de grandes organisations internationales actives dans la région, la capitale sénégalaise est un carrefour où se croisent diplomates, humanitaires, chercheurs et militaires. L’écrivain et académicien Jean-Christophe Rufin, 1 ex-ambassadeur à Dakar sous Nicolas Sarkozy, en a fait son miel en rédigeant Katiba , roman à clef sur la menace djihadiste publié en 2011, juste avant la vague d’attaques qui a frappé l’Hexagone. L’endroit est sensible.

En octobre 2017, les Américains ont déclenché l’alerte rouge sur un projet d’attentat imminent visant un hôtel de luxe du bord de mer dans la capitale sénégalaise, provoquant la fermeture immédiate d’un établissement cité nommément par les services de Washington. ‘Pas de panique !’, répondit, en substance, le représentant de la France sur place, Christophe Bigot, pour la plus grande satisfaction des autorités locales, qui redoutent l’impact ravageur de ce genre d’affaire sur le secteur touristique.

Les ressortissants français dûment répertoriés par les services consulaires ont ainsi reçu ce message sibyllin sur leur portable : ‘Sécurité : seuls les messages émanant de l’ambassade de France à Dakar sont à prendre en considération.’ Les collègues américains ont dû apprécier… Mais Paris estimait que leur renseignement, obtenu dans la Guinée-Conakry voisine, émanait d’une source peu fiable, non recoupée. En tout cas, d’attentat, il n’y eut point.

« Au-delà de ces bisbilles entre alliés, les services sont effectivement sur le qui-vive à Dakar, sans doute la dernière grande ville de la région, au moment où nous écrivons ces lignes, à ne pas avoir été la cible d’une attaque terroriste. Contrairement à Bamako, Niamey, Ouagadougou et Abidjan (ou, plus précisément, Grand-Bassam). Mais la menace se rapproche.

En juin 2017, deux terroristes soupçonnés d’appartenir à la mouvance de l’État islamique sont expulsés par les autorités turques, destination Dakar. À leur plus grande surprise, ils débarquent tranquillement à l’aéroport international de la capitale sénégalaise, sans personne pour venir les cueillir à leur descente d’avion. Il faut dire que les autorités d’Ankara avaient oublié un léger détail : prévenir leurs homologues sénégalais !

Les deux hommes, de nationalité algérienne, s’évanouissent alors dans la nature, avant que les services sénégalais et français n’aient eu vent de l’affaire. Mais il y aura une session de rattrapage quelques semaines plus tard. Tous deux se sont mis au vert en Mauritanie, d’où il leur faut sortir au bout de trois mois pour obtenir un visa en bonne et due forme. En traversant la frontière, ils sont aussitôt interpellés par la police sénégalaise. Gageons que les services français et américains, très présents à Dakar, auront été associés 2 de près à leur interrogatoire. (…).

Christophe Bigot, « diplomate-espion »
Fort de son expérience à la ‘Piscine’, Christophe Bigot est à son affaire à Dakar. Il fait partie de cette caste des ‘diplomates-espions’ qui, au fil des ans, s’agrandit à mesure que certaines têtes bien faites du ministère des Affaires étrangères quittent provisoirement les ors du Quai d’Orsay pour travailler, durant quelques années, dans les bureaux très fonctionnels du Boulevard Mortier.

‘Quand il évoque son passage à la DGSE, c’est toujours avec beaucoup de passion’, confie un diplomate du département Afrique à propos de son collègue de Dakar. Christophe Bigot a tiré profit de cette expérience Boulevard Mortier et appris à en dire le moins possible. S’il reçoit des journalistes dans l’une des pièces spacieuses et richement décorées de son ambassade à Dakar, c’est avec une certaine réticence et peu de temps à leur consacrer.

Flanqué d’un de ses bras droits, qui prend des notes, le diplomate consent à évoquer son passage à la ‘Boîte’ : ‘C’est sans doute un atout pour intégrer la dimension sécuritaire de la zone, mais cela a aussi ses limites : on vous colle facilement une image de barbouze, raconte-t-il. Je m’entends souvent dire : “Toi qui connais bien le Mossad …”’ Mais selon un bon observateur à Dakar, bien introduit dans les milieux diplomatico-militaires locaux, ‘Christophe Bigot cite très souvent son passage à la DGSE, il aime bien en jouer vis-à-vis de ses interlocuteurs’. »

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